Grand AngleECO121 - n°55 - Octobre 2015

> L'enquête

Business du spectacle entre paillettes et disette


Quoi de commun entre Téléphone au Splendid, l’Euro de Basket au Stade Mauroy, Madama Butterfly à l’Opéra ? C’est à Lille qu’ils ont choisi de se produire. Mais à l’heure où la culture est souvent la première touchée lorsqu’il s’agit de resserrer les dépenses, les acteurs tirent la sonnette d’alarme. Qu’ils jouent dans la cour privée ou sur des planches publiques, Eco121 les a interrogés pour prendre le pouls de cette économie du spectacle en région. Face à un secteur public confronté à la baisse de ses subventions et à la recherche de nouveaux moyens, le privé tire son épingle du jeu. Privé qui rit, public qui pleure, plongée dans une économie à deux vitesses.


zenith_lilleLe Stade Mauroy et sa boîte à spectacle : 324 M€. Le nouvel auditorium de l’ONL : 17 M€. Le Métaphone à Oignies : 7,5 M€ pour un bâtiment hybride, salle et instrument de musique à la fois. Sceneo à Saint-Omer, le Zéphyr à Hem… Autant d’équipements financés sur fonds publics. Les collectivités sont-elles bien raisonnables en ces temps de vache maigre ? La culture a toujours été un levier prioritaire pour les élus régionaux pour le rebond et le rayonnement des territoires. Tel le théâtre Phénix à Valenciennes qui a préfiguré la renaissance de la ville. Le soutien vital des collectivités est d’ailleurs pleinement assumé pour certaines structures, au nom de l’attractivité du territoire et de l’accès à la culture pour tous. L’Orchestre national de Lille ou l’Opéra, par exemple, ne pourraient pas équilibrer leurs comptes seuls. Et la Région est la première de France en dépenses culturelles par habitant (11,30€/habitant en 2014). Mais devant les restrictions budgétaires drastiques, l’âge d’or est-il terminé ? « C’est toujours la question du premier entre l’œuf et la poule », note un acteur avisé. Outil de développement économique pour certains, mégalomanie ou danseuse pour d’autres. En région, l’offre est très large. Emulation ou concurrence ? Ils sont en tout cas nombreux dans le milieu à mettre en garde les élus. « On trouve toujours de l’argent pour l’investissement sans penser aux dépenses de fonctionnement et à l’équipe qu’il faudra constituer pour faire tourner la salle », avertit Bertrand Millet, directeur du Colisée à Roubaix (ci-contre). millet_le_colisee_bd« Avant de construire, il faut se demander si on a les clients pour remplir les salles. Il y a des doublons. Sans compter que les collectivités rajoutent parfois au pot », renchérit Lionel Courdavault, président de Gayant Expo à Douai. Ce fut par exemple le cas pour l’organisation de l’Euro de basket au Stade Mauroy pour lequel la MEL a versé 500 K€.
« Il y a une complexité à proportionner les équipements par rapport à l’offre et à la demande », explique Aurélien Binder, directeur du Zénith de Lille pour qui « on ne devrait pas se faire concurrence sur un même territoire ». La métropole lilloise est particulièrement riche et reconnue dans tous les domaines de la création artistique. Le Grand Stade en configuration Arena et ses 27 000 places, le Grand Sud à Lille pouvant accueillir jusqu’à 5 000 personnes ou encore le Sébasto et sa jauge à 1 350 sièges, Lille joue dans la cour des grands. Conséquence : la concurrence est rude. Entre Bruxelles et Paris, les artistes internationaux privilégient souvent les capitales lors de leur grande tournée. Et les Français capables de remplir le Stade Mauroy, une poignée. Avec un démarrage compliqué, l’image de l’équipement a de plus été écornée après l’annulation du concert de Dépêche Mode en novembre 2013. En cause, un problème de chauffage et une température trop fraîche dans l’Arena. Aujourd’hui, la programmation peine encore à décoller. Outre les matches du Losc, le Stade a programmé quatre événements en 2015 : l’Euro de Basket, le concert de l’Orchestre National de Lille à guichets fermés, Johnny Hallyday les 9 et 10 octobre prochains et le supercross. Ce dernier avait accueilli 43 000 spectateurs en 2014 et pourrait s’installer durablement dans l’enceinte villeneuvoise et délaisser Paris-Bercy, lieu initial de la rencontre. Pas simple donc d’attirer les stars dans un calendrier accaparé par le foot.*

 

Coût tendu
Pour exploiter leur salle, les collectivités locales disposent de deux outils que sont la régie ou la délégation de service public. Ce mode de gestion est depuis toujours utilisé au Zénith de Lille. Estampillé comme l’un des plus dynamiques de France, il affichait en 2014 une fréquentation de 417 000 spectateurs pour 128 spectacles. Pour arborer ce label, créé dans les années 80 par Jack Lang, inoxydable ministre de la culture d’alors, l’exploitant doit répondre à un cahier des charges précis. A la baguette du Zénith lillois : la SAEM Lille Grand Palais. Depuis dix ans, son directeur perçoit une évolution nette du secteur. « On ne vient plus voir un musicien sur scène mais un spectacle complet avec des artistes, un dé- cor, une mise en scène… L’expérience a changé », décode Aurélien Binder (ci-contre). binder_bdManière d’expliquer la hausse du prix des billets, une tendance générale dans beaucoup de salles. Malgré des résultats satisfaisants, il se prépare à de futurs défis. « Il faut réussir à transformer nos modèles économiques parce que le fonctionnement des collectivités change. Nous devons aussi rapprocher l’entreprise et la collectivité dans un seul et même but et sans tabou : le développement économique d’un territoire ».

 

 

 

Vérité des prix
Si pour le public le ticket d’entrée peut paraître élevé, du côté des organisateurs, il faut en permanence jongler. Didier Vanhecke dirige Divan Production à Lille. C’est lui qui a produit Sheila, Daniel Guichard et Bernard Mabille. Sa société de 12 salariés diffuse et organise des événements pour un chiffre d’affaires de 5 M€ l’année dernière. Pour cet ancien guignoliste installé depuis 20 ans dans le milieu, « il faut accepter la don- née risque ». Et ses conséquences : « on peut gagner mais aussi perdre beaucoup ». En taclant au passage les structures subventionnées, « lorsque l’on paye 50€ sa place, c’est que le spectacle coûte réellement ce prix ». Location de la salle, cachet de l’artiste, droit d’auteur, TVA, droit de mise en scène, contribution au CNV, frais d’hébergement et de route et autres charges qui pèsent sur les intermittents font grimper la note. « Les gens investissent encore dans les spectacles mais font des arbitrages », estime Aurélien Binder. Constat partagé par Guy Marseguerra, directeur de Vérone Productions (cf p.22). « Paradoxalement dans cette région qui souffre, les gens ne se privent pas sur les spectacles, même s’ils font des choix ». Mais selon lui, le prix du ticket d’entrée a aujourd’hui « atteint une limite ».

 

 

 

 

Fonte des subventions
A Roubaix, le Colisée fait figure de réussite. Ce théâtre atypique de 1 700 places – qui joue dans la même catégorie que le Casino de Paris – fonctionne sur un mix avec des spectacles produits et la location de sa salle. Au programme, des af- fiches grand public proposant soit un « texte », soit une distribution connue. Bertrand Millet tient les cordons de la bourse serrés. Bien que son activité s’autofinance grâce à un volume d’environ 100 000 entrées par an, il sait qu’il ne peut atteindre son équilibre sans l’apport de deniers publics soit 25% de son budget de 3,7 M€. « Sans cette subvention que nous négocions tous les ans, le théâtre ferme ». Au rang des scènes publiques, on tire parfois la langue. Té- tanisés par les réductions des dotations d’Etat, les élus de tous bords resserrent leur budget et les subventions fondent. Le Théâtre du Nord, labellisé Centre Dramatique National, a vu sa subvention allouée par la Région baisser de 11% en 2014 passant ainsi à 1,6 M€. En 2015, c’est Tourcoing, lieu de naissance de l’institution, qui a décidé de supprimer complète- ment son apport, soit un manque supplémentaire de 76 K€. Depuis, le dialogue est rompu entre la ville et le théâtre qui dispose encore – pour un temps inconnu – de la mise à disposition par la municipalité du Théâtre de l’Idéal… Avec un budget global prévisionnel de 4,7 M€ pour 2015 dont 3,8 M€ de subvention de fonctionnement, la direction a pris des mesures pour limiter ses dépenses. Réduction du nombre de représentations, augmentation d’un euro par place, examen du coût des fluides, communication digitale plutôt que papier, l’ensemble des postes a été scruté. Comme François Bou, directeur général de l’ONL l’expliquait dans nos colonnes en octobre dernier, « la crise nous oblige à être un peu plus créatif. C’est pour moi le moment de montrer que nous sommes un service public responsable (…) Cela signifiant rigueur de gestion et augmentation des recettes propres, par la billetterie, le mécénat ou les ventes de concerts ». A Béthune, le Théâtre de Poche a aussi fait les frais des coupes municipales. Résultat : programmation stoppée depuis mars dernier. Subventionné à 100%, le Bateau feu à Dunkerque poursuit lui coûte que coûte une programmation au tarif unique de 8€ pour la plupart des spectacles. Jusqu’à quand ? Avant les régionales, les acteurs culturels multiplient les actions pour tirer le signal d’alarme comme fin septembre à Amiens. Conscients de la situation, ils cherchent à contrebalancer la tendance. Le spectateur payera-t-il le prix ?
* Sollicitée, la direction du Stade ne nous a pas répondu.

 

 

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Le spectacle, pilier des casinos
Outre l’activité jeux, les casinos proposent à l’année une programmation de spectacles et une offre de restauration. un triptyque obligatoire. Au Pasino Partouche à Saint- Amand les Eaux (photo), une trentaine de dates sont programmées chaque année sans compter l’organisation de dîners-spectacles qui prennent régulièrement place dans une salle de 1 200 places assises (2400 en configuration concert). arrivé en 2010 sur ce même créneau, le casino Barrière de Lille n’a pourtant pas concurrencé la salle amandinoise. « Nous avons ici un public très local, détaille-t- on à la communication où l’on se réjouit d’un taux de remplissage de 80%, tous spectacles confondus. l’établissement engagera prochainement un programme d’extension (hors salle) pour améliorer son offre de services et se mettre en ordre de marche face à l’ouverture du palais des congrès de Valenciennes. A Lille, le casino Barrière affiche également 52 dates de dîner-spectacle et 28 spectacles. Variété française, théâtre, jazz, humour, la programmation y est plutôt grand public. Malgré la présence de 35 000 spectateurs la saison dernière, Martial Fritz, directeur marketing et communication concède que « le challenge est d’émerger sur une place lilloise qui foisonne culturellement » pour un équipement encore en quête de notoriété. Pas un mot en revanche sur la situation financière. Selon la Voix du Nord, l’établissement enchaîne les exercices déficitaires, plombé par une redevance élevée. Fin 2013, le groupe aurait laissé 62 M€ sur la table. Faites vos jeux, rien ne va plus…

 

 

Festival, mon amour
L’été, l’économie du spectacle est principalement trustée par les festivals. En tête, la belle réussite du Main Square Festival qui a su s’imposer comme le plus grand au Nord de Paris. cette année, la 11e édition s’est jouée à guichets fermés le premier week-end de juillet à la citadelle d’Arras. Bilan : 120 000 spectateurs pour un carton plein sur trois jours notamment porté par la présence des Britanniques de Muse. Armel Campagna, directeur du Main Square et organisateur pour live Nation, a d’ores et déjà signé jusqu’en 2020. Dopées par l’événement, la ville d’Arras et la communauté urbaine estiment à près d’1 M€ les retombées pour le territoire. Mais à quelques kilomètres de là et un mois plus tard, se tient le festival des Nuits secrètes d’Aulnoye-Aymeries. Si l’édition 2015 a tenu ses promesses avec 68 000 spectateurs, du côté de l’organisation, on s’inquiète. l’un des festivals les moins chers de France pourrait bien faire payer l’accès – jusqu’alors gratuit – de sa scène principale dès l’année prochaine. la faute aux réductions budgétaires que pourraient opérer ses principaux financeurs. Festival annulé, association fermée, les exemples se suivent et se ressemblent dans toute la France. Face à ce constat, Emeline Jersol, médiatrice culturelle au centre national des arts de la rue du Boulon à Vieux-condé a entrepris au lendemain des élections municipales une “cartocrise”. l’initiative personnelle de la jeune femme a très vite pris de l’ampleur. Sa carte collaborative, disponible sur openStreetMap, recense plus de 200 points sur l’hexagone. « Il ne s’agit que de la partie visible de l’iceberg », commente celle qui attribue ces fermetures à plusieurs causes : « baisse des dotations aux collectivités locales, choix politiques, mauvaises gestions ». Une chose est certaine, les points se multiplient rapidement.

 

 

 

 

 

marseguerra_bdGuy Marseguerra, l’homme de l’ombre
Dans le monde du spectacle régional, c’est une figure. Guy Marseguerra, plus de 25 ans de métier travaille pour les plus grands. Johnny au Stade Mauroy, Florence Foresti au Zénith, c’est lui. a la tête de Vérone Production, en charge de la délégation de service public du théâtre Sébastopol ou producteur de pépites avec 20h40, ce passionné de foot défend aussi les intérêts de la profession grâce à son mandat de président du centre National de la chanson, des variétés et du jazz. En 2014, il a réalisé pas moins de 12,5 M€ de chiffre d’affaires sur l’ensemble de ses activités. celui qui se considère comme un artisan a vu le métier évoluer. « Nous sommes aujourd’hui confronté à de nouveaux modèles économiques, constate t-il en filant la métaphore avec le milieu du foot. Les contrats d’artistes ont été revus à la hausse, et l’ensemble de la
chaîne a vu ses coûts augmenter ». autre constat : le risque est désormais de plus en plus partagé notamment via des coproductions. ce dénicheur de talents porte par ailleurs une ambition : « Lille devrait accueillir LE festival d’humour français ». le film à cannes, la BD à angoulème, il imagine pour la ville un rendez-vous au rayonnement national. Depuis 4 ans, il organise le festival rire en mai sur les planches du Sébasto, du Splendid, de la comédie de Solférino et de la boîte à rire. avec comme têtes d’affiche, timsit, Boujenah, Bigard et la nouvelle génération avec les jumeaux et Vincent Dedienne. le producteur veut surfer sur le succès du genre et aller plus loin en créant « une allée de l’humour de la rue Inkermann à la place Sébasto ». Mais pour cela « pas besoin d’argent, juste des autorisations ». Pour entreprendre, simplement