Grand AngleEco 121- n°59- Mars 2016

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Enquête: L’automobile régionale remonte en puissance


Après la grande embolie de l'année 2009, suite à la faillite de Lehman Brothers, l'industrie automobile mondiale a failli être engloutie. Elle reprend vigueur. Et la région, terre automobile depuis les années 60, en prend aujourd'hui toute sa part.


SevelnordLa Talisman produite chez Renault Douai, le succès de la Yaris écoulée à raison de 228 000 exemplaires l’an dernier, une hausse de 13,2% des investissements dans la filière en 2015 selon la Banque de France… Constructeurs, équipementiers et fournisseurs sont unanimes : le marché s’est refait une santé après des années de licenciements massifs et de chute de la production. En 2015, la grande région Nord Pas de Calais Picardie a produit 600 000 véhicules. Un chiffre qui pourrait monter jusqu’à 700 000 en 2016. Ces trois dernières années, les grandes usines des constructeurs automobile ont investi pas moins de 2 mds €, à la suite d’accords de compétitivité. « Tout le monde et tous les grands sites de la région en ont bénéficié. La décision a été prise d’investir en Nord-Pas- de-Calais pour des raisons logistiques. « Nous sommes au cœur de l’Europe, près de l’Allemagne, de l’Angleterre et de la Belgique », analyse Luc Messien, directeur du pôle automobile régional.

 

 

Plus de valeur ajoutée
Retour d’un âge d’or ? Pas vraiment. Jadis, le nombre de véhicules sortant des chaînes de montage nordistes approchait le million. Les récentes mutations du secteur privilégient des volumes plus modestes et les modèles hauts de gamme. « Il y a un double effet : la remontée en nombre de véhicules fabriqués à Douai n’a rien à voir avec celui d’il y a 5 ans. Cela implique plus de valeur ajoutée et une main d’œuvre qualifiée. Renault Douai a dû former son personnel. Les fournisseurs en profitent également », témoigne Luc Messien. En 2015, l’usine de Douai, dont la production a augmenté de 20%, a entamé l’industrialisation du nouvel Espace très bien accueilli par les clients. Pari gagnant : la Talisman, nouvelle berline de la marque au losange, fabriquée depuis quelques mois a été élue plus belle voiture de l’année dans un salon international. Suivront courant 2016 le break Talisman, le nouveau Scenic et le grand Scénic. La direction du site vient d’annoncer le recrutement de 105 CDI courant 2016 De son côté, Toyota Onnaing vient de célébrer ses 15 ans de production dans le Nord avec des perspectives toujours fortes et une production toujours plus orientée vers les hybrides. Moins impactée par la crise, la fabrication d’utilitaires connaît elle aussi un sensible regain. En 2015, MCA Maubeuge aura fabriqué 151 000 véhicules dont les Kangoo ZE et la Mercedes Citan. Le site pourrait bientôt bénéficier d’un nouvel investissement de 5 M€ et prévoit de recruter 31 personnes d’ici fin juin. « Nous sommes dans un marché soutenu et stable. Avec la légère reprise économique de 2015, les artisans ont acheté de nouveaux véhicules utilitaires », commente Philippe Descamps, Directeur du pôle industriel Nord-Est Renault.

 

 

STA : production en hausse de 23%
Avec plus de 87 000 véhicules produits en 2015, l’usine Sevelnord de PSA (Hordain) d’où sortent le Jumpy de Citroën, les Expert de Peugeot, le véhicule multimarque G9 et bientôt le Kzéro, voit son volume croître tous les ans depuis 2012. « L’utilitaire est une valeur sûre qui vous garantit du volume et ils ont un cycle de vie plus long que les véhicules classiques », affirme Patrick Le Guyader, responsable du Pôle Industriel Nord de PSA Peugeot Citroën. Idem pour les boîtes de vitesse et les moteurs. STA Ruitz, fabricant de boîte de vitesses pour véhicules Renault et pour l’export a vu sa production bondir de plus de 23 % entre 2014 et 2015. Le bilan est plus mitigé à la Française de Mécanique de Douvrin dont le CA a stagné sur les trois dernières années. Le site en pleine réorganisation spatiale connaît néanmoins une montée en cadence avec le moteur EB et se prépare à la nouvelle génération de moteur diesel. UMV produira en 2017 une boîte de 6 vitesses manuelles.

 

 

« Il faut toujours rester prudent. Nous constatons une activité soutenue portée par de nouveaux produits. On n’est jamais à l’abri d’un revirement semblable à celui de 2008 et il faut toujours rester prudent par rapport aux attentes voulues par le marché », temporise Philippe Descamps. Quid des équipementiers et fournisseurs ? L’embellie du marché se répercute sur tous les carnets de commande. La grande région automobile en compte 450 soit 55 000 emplois. Les exemples sont nombreux. Après 12 plans sociaux consécutifs, SNWM (traverses de planches de bord et emboutissage) a repris les embauches l’été dernier sur ses deux sites de Douai et Sin- le-Noble. A Gondecourt, Reydel Automotive où sont fabriqués les tableaux de bord de la Talisman et de la Smart a vu son activité bondir de 20 % en 2015 (lire ci-contre).

 

 

FM

 

« Nous avons un plan moyen terme assez prometteur. En 3 ans, nous avons doublé notre chiffre d’affaires », se réjouit de son côté Yannick Mace, directeur du site Faurecia d’Hénin-Beaumont. Autrefois simples exécutants, ces équipementiers, parfois dotés d’un centre technique, assurent désormais des prestations R&D et proposent des solutions technologiques. A l’instar de Faurecia Meru, du centre de recherche de Reydel Automotive à Harnes ou encore de Plastic Omnium ou Mecaplast. Et développent depuis une dizaine d’années un savoir-faire logistique de plus en plus pointu pour s’adapter aux exigences des constructeurs. Le flux direct ou plus récemment le “picking-kitting” le transport des pièces par un chariot filoguidé jusqu’à l’opérateur leur réclament de déposer leurs pièces en bord de ligne ou au niveau du film de production selon l’ordre d’assemblage. « On ne peut plus travailler dans l’automobile si on n’est pas logisticien. Nous devons livrer des pièces selon les impératifs de chaque client qui sont standardisés », constate Marc Puech, responsable marketing chez Agrati, fabricant de fixations métalliques implanté à Vieux-Condé et Fourmies.

 

 

Virage technologique majeur
Si la reprise est bien là, d’autres défis se profilent à l’horizon pour les constructeurs et équipementiers qui négocient déjà un virage technologique majeur. Tout l’enjeu consistera à développer et fédérer la matière grise régionale. Créé en 2005, le pôle de compétitivité I-trans dédié aux transports automobile et ferroviaire regroupe près de 100 acteurs universitaires, entreprises ou écoles d’ingénieurs. Avec des ambitions beaucoup plus affirmées dans l’automobile. L’organisme a accompagné depuis sa création 93 projets d’innovation autour des nouvelles motorisations, de l’acoustique et des procédés industriels. Plusieurs chantiers attendent la filière : le développement du véhicule autonome sur lequel s’est déjà positionné l’UTC de Compiègne. Puis, dans un avenir plus rapproché, l’hybridation des moteurs. Avec en première ligne des sites comme Valeo, le CrittM2A de Bruay-La-Buissière et son centre d’essai électrique. « Le véhicule électrique n’a pas encore atteint son seuil psychologique pour convaincre le consommateur. D’ici 2025, nous allons tendre vers l’hybride », prédit Julien Dive, coordinateur projet automobile au pôle I- Trans. La généralisation de la voiture 100% électrique, pour l’instant cantonnée aux collectivités et aux flottes d’entreprise, devra attendre un peu. Même si la région compte déjà des entreprises leader en la matière à l’image du fabricant de bornes de recharge DBT, tout juste entré en bourse avec succès. « Nous avons une bonne chaîne de valeur qui se structure en région. C’est une question d’autonomie et de coût acceptable », analyse Julien Dive. Pour préparer aux métiers de demain, la formation jouera un rôle essentiel pour anticiper les besoins de la filière. Tel sera le rôle du campus des métiers des qualifications du ferroviaire, de l’automobile et de l’éco-mobilité. Dans les prochaines années, ce réseau composé d’établissements du secondaire et de l’enseignement supérieur ou de laboratoires d’entreprises sera chargé de mettre en place des parcours de formation. Et pérenniser une reprise chèrement acquise.

 

E.V.