Grand AngleEdito n°69-Mars 2017

> L'interview

Mohammed Benlahsen « Le savoir est une ressource infinie face à l’urgence des financements »


Le nouveau de président de l’Université de Picardie Jules Verne (UPJV) affirme son volontarisme décomplexé en direction de l’entreprise. Et se fait le chantre d’un modèle amiénois pluridisciplinaire. Rencontre.


Mohammed Benlahsen

 

 

Vous avez été élu dans des conditions difficiles. Le conflit entre vous et votre challenger, Michel Brazier, votre prédécesseur à ce poste, est-il derrière nous ?

Oui, définitivement. Je ne dirais pas que ce conflit n’a pas laissé de traces, mais il faut maintenant tourner l’université de Picardie Jules Verne vers l’avenir. En très peu de temps, nous avons redynamisé les équipes pour repenser le positionnement stratégique de l’université dans la région.

Le grand projet de l’université, c’est le très attendu déménagement de l’ancien campus, au sud de la ville, dans ceux de l’ancienne citadelle, dont la rénovation a été assurée par Renzo Piano. Où en est-on ?

Ce projet constitue un grand événement. Nous sommes heureux d’y participer. Il va accroître considérablement la dynamique de la ville. une visite de fin de chantier, à laquelle nous sommes associés, est organisée par Amiens Métropole en mars. Nous sommes évidemment prêts à prendre possession de ces locaux. Seulement, quatre mois ont nécessaires pour organiser sereinement ce déménagement. Quant aux délais, le Préfet doit nous livrer le retour des réunions des partenaires techniques très bientôt. Nous sommes très sereins. L’ensemble des partenaires, Métropole, Préfecture, le Rectorat et la Chancellerie – entretenant un dia- logue constant.

Depuis votre élection, vous avez témoigné une volonté d’ouvrir l’université sur son environnement, économique notamment. Quelle est votre stratégie en la matière ?

Je pars du principe que l’université s’inscrit dans un territoire. Celui-ci comprend des établissements d’enseignement secondaires, supérieurs et tous les acteurs du milieu socio-économique. Ensemble, nous partageons un avenir commun. Je crois beaucoup à cette notion. L’université peut participer au renforcement du tissu d’entreprises en apportant ce que j’appelle, le double appui formation / expertise. A l’inverse, l’entreprise nous enrichit sur les demandes du marché, la réalité de l’économie. Ce dialogue est fertile. Nous devons participer à renforcer significativement les savoirs dans nos entreprises pour qu’elles soient encore plus compétitives et donc pérennes. Ce n’est pas la taille de la population qui compte, mais bien les savoirs qu’elle développe. Il suffit de comparer les exportations de la Russie et la Corée du Sud pour s’en convaincre.

Sur ce point tout le monde vous rejoindra. Mais le constat est que, dans les faits, les liens entre le monde universitaire et l’entreprise restent encore insuffisants…

Au Royaume-uni et surtout aux États-Unis, il existe un concept que j’aime beaucoup, celui d’university developer. Je crois qu’il faut s’en inspirer en allant, dans un premier temps, voir les entreprises, en leur ouvrant les portes. Cela ne sera pas suffisant. Je pense qu’il faut créer une espèce de conseil, un comité d’orientation stratégique du territoire, regroupant des universitaires, des représentants des collectivités et du monde de l’entreprise. L’idée est de projeter le territoire, d’imaginer son futur.

Quel rôle l’Université compte-t- elle jouer dans les clusters mis en place par Amiens Métropole ?
Si Amiens, dans le cadre de la nouvelle grande région, a perdu son statut de capitale régionale, elle n’en a pas moins gardé ses talents. L’innovation, grâce à l’appui du Conseil régional et des autres collectivités, a fortement progressé dans notre région. La création de ces clusters constitue une niche collaborative nouvelle pour l’UPJV, dans laquelle nous pourrons développer une nouvelle alliance entre l’université, les entreprises, la Métropole et la Région. Nous comptons non seulement participer, mais surtout être une force de proposition importante.

Prenons un exemple précis : le cluster Le Bloc, dédié à la e-Santé. Comment comptez-vous vous y impliquer ?

Dans le cadre du cluster, l’UPJV va développer une approche académique pluridisciplinaire. Cette démarche concerne aussi bien les métiers de la santé, mais aussi les UFR et leurs laboratoires dédiés au numérique, à la robotique, aux sciences de l’éducation ou au droit.

Nous voulons inventer un modèle amiénois des pratiques pédagogiques innovantes en santé, susceptible d’accroître le rayonnement et l’attractivité de l’agglomération. Pour ce faire, il faut faire connaître nos atouts, notre travail. L’UPJV crée plus de start-up que d’autres établissements d’enseignement supérieur, le nombre des dépôts de brevet y est très élevé, jamais les entreprises n’ont été aussi présentes dans l’université… Nous devons être fiers de nos réalisations et, sans doute, mieux communiquer sur nos réalisations. Notre but final étant bien entendu de développer l’employabilité de nos étudiants.

bio benlahsen

La dynamique générée par le lancement du travail collaboratif sur la e-santé semble importante. Comment l’UPJV peut-elle capitaliser dessus ?

En effet, nos équipes se sont emparées de ce sujet avec un réel enthousiasme. C’est pourquoi nous avons décidé de répondre au prochain appel à projets pour la création d’un Institut de convergences. Financés dans le cadre des Investissements d’Avenir, ces instituts ont pour ambition de rassembler des forces scientifiques pluridisciplinaires de grande ampleur et de forte visibilité pour mieux répondre à des enjeux contemporains. L’intérêt de cette démarche est d’obtenir des financements, mais aussi de permettre la mise en place de formations d’excellence innovantes aux niveaux master et doctorat, en formation initiale et continue.

 

 

Jules Verne

Ne pensez-vous pas que le temps de l’Université, avec ses lourdeurs administratives, et celui de l’entreprise, sont incompatibles ?

A l’université, il y a deux vitesses. Celle de la recherche universitaire, des laboratoires, est beaucoup plus rapide qu’on pourrait le penser. A titre personnel, j’ai passé beaucoup de contrats avec des industriels, qui étaient surpris de la réactivité de nos équipes.

Celui du volet classique de la formation est très long car l’État nous impose des règles strictes. Sur la recherche et la valorisation, les impératifs de l’entreprise et des universitaires sont donc parfaitement compatibles. Nous devons faire un effort pour expliquer cela aux entreprises.

Les labos et les chercheurs doivent donc aussi apprendre à communiquer sur leurs travaux… Oui, c’est certain. La culture de la communication doit mieux imprégner l’université. J’en veux pour preuve que notre service communication est très peu sollicité par les labos. La culture de la communication n’existe pas dans la communauté universitaire française qui privilégie le groupe, contrairement aux États-Unis où l’individu est valorisé dans le groupe.

Comment faire rayonner l’UPJV dans la grande région ?
Nous n’avons aucun complexe. Nous avons des atouts. J’en veux pour preuve que l’UPJV a été l’une des mieux dotée de France dans le cadre des Programmes d’Investissement d’Avenir (PIA 1) en 2010. Certaines de nos for- mations présentent des taux d’insertion entre 92% et 100%… Nous n’avons ni à avoir peur, ni à rougir de notre bilan. Nous disposons de domaines d’excellence au niveau français et européen : le stockage de l’énergie, les agro-ressources, les technologies de la santé… Je rappelle que l’Institut Pivert est considéré comme l’un des meilleurs instituts de transfert de technologie de France. Vis-à-vis de Lille, nous ne sommes ni dans une attitude de vassalité, ni dans une attitude belliqueuse. Il faut être hyper positif et avoir confiance. Ce rapprochement est une chance de plus pour lancer de nouvelles collaborations et renforcer nos domaines d’excellence. Vu de Singapour ou de New-York, Lille ou Amiens ont peu d’importance, le territoire doit avoir des thématiques d’excellence.

Avez-vous les moyens financiers de vos ambitions ?
Je crois que l’ambition n’a rien à voir avec l’argent. Il faut simplement savoir si un projet doit être mené au niveau in- tra régional, national, voire international et, ainsi, mettre en place les coopérations nécessaires. Oser est un muscle. Le savoir est une ressource infinie qui peut nous permettre de nous affranchir de l’urgence des financements. Je le dis souvent dans mes discours : nous n’avons pas besoin d’argent, nous avons besoin d’avoir des idées, puis de convaincre des gens de nous suivre. Je suis chercheur et un chercheur ne se pose pas de limites.

Un mandat de président d’Université dure quatre ans. Comment la rêvez-vous à l’issue de votre présidence ?

Je la vois conquérante, en mouvement, composée de gens ayant confiance en eux, envie de réaliser des projets d’avenir. Si j’arrive à diffuser cette culture, j’aurai réussi ma mission. Aujourd’hui, nous menons sept ou huit projets avec dans cinq pays différents. Les gens sont contents de bâtir des choses, de se projeter dans l’avenir. Mon ambition est aussi de donner à chaque service de l’université une identité et une expertise pour que tous puissent avoir une visibilité. Je ne parle pas seulement d’Amiens, mais aussi de nos antennes de Creil, Beauvais, Saint-Quentin ou Laon. Beaucoup de gens ont l’impression d’avoir été abandonnés depuis longtemps, il faut leur redonner confiance

Recueilli par Guillaume Roussange