Attractivité : que manque-t-il à la métropole lilloise ?

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D'un côté la pollution de l'air, les bouchons, des difficultés socio-économiques, un climat pas folichon, une pénurie criante d'espaces verts... Et des dossiers perdus depuis le synchrotron il y a vingt ans jusqu'à l'agence du médicament ou l'IHU sur le diabète plus récemment. De l'autre une position géographique très privilégiée dans la banane bleue de l'Europe du Nord, à un tir d'arbalète de Londres, Bruxelles et Paris, un foncier bon marché, une concentration de sièges sociaux, une vie culturelle d'une grande intensité, une gastronomie qui monte en régime... Et des réussites évidentes comme Euratech, Eurasanté, un marché du bureau dans le top 3 national, ou encore la Capitale Mondiale du Design, décrochée à la barbe de Sydney. Mais l'image projetée par le territoire reste très en-deça de sa réalité. Le Comité Grand Lille, 25 ans après sa création, s'est emparé à nouveau du sujet de l'attractivité il y a quelques semaines. Invitant d'abord les grands rivaux lyonnais à présenter leur arsenal de marketing territorial, avant de porter le fer début février sur l'influence médiocre de notre métropole et de no- tre région à Bruxelles. Jean-Pierre Letartre, son président, n'y va d'ailleurs pas par quatre chemins : « la métropole de Lille est à l'arrêt depuis plusieurs années ».
Pourtant le potentiel est là, dans une France devenue elle-même beaucoup plus attractive. La cote d’amour de l'Hexagone mesurée par EY a ainsi plus que doublé depuis 2013, affichant même un vigoureux +31% entre 2016 et 2017 et d'excellentes perspectives pour les trois années à venir.

« Intrinsèquement, la MeL est une des 2 ou 3 références françaises. Paris joue dans la catégorie à part des « capitales monde » avec Londres... Lyon et Lille forment la deuxième, la capitale des Gaules ayant pris très clairement une longueur d’avance », soutient Marc Lhermitte, associé EY, spécialiste reconnu des sujets d’attractivité. « Bordeaux, Toulouse, Marseille, Strasbourg... composent une troisième division. Malgré son retard sur Lyon, la voie de développement de Lille doit être européenne et son regard doit viser des villes comme Manchester, Munich, Copenhague, Hambourg ou Amsterdam, et non pas ses challengers français. »

Or l'attractivité est vitale à l'heure d'évolutions majeures dans le monde, entre populisme et protectionnisme, Brexit, industrie 4.0, robotique, ubérisation, externalisation... Si le baromètre annuel de l'attractivité d'EY montre un plébiscite des sondés en faveur de Lyon (54%), Lille n'y arrive que cinquième (12%) tout juste devant Nantes, mais derrière Bordeaux (27%), Toulouse (19%) et Marseille (17%)... Plusieurs territoires ont saisi les enjeux de longue date, avec une politique de marque : So Toulouse, Onlylyon, dans la foulée des Iamsterdam ou Beberlin. La Région et la MEL (après de précédentes initiatives aux fortunes diverses) viennent de leur emboîter le pas, lan- çant simultanément les marques Haut & Fort pour le comité régional du tourisme et HelloLille pour la métropole. « C'est une manière de placer Lille sur la carte mondiale », espère Damien Castelain, président de la MEL, qui mise aussi sur la Capitale Mondiale du Design en 2020 pour susciter un mouvement collectif.« Il s'agit d'une formidable opportunité pour nos entreprises, en contribuant fortement au rayonnement de notre territoire et en permettant de démultiplier nos forces et nos actions », se réjouit François Dutilleul, dirigeant de Rabot-Dutilleul et président du Club d'entreprises de l'association Lille Design.

La MEL veut aller plus loin avec la création d'une Agence de l'attractivité au premier semestre 2019. A
la gouvernance large (MEL, CCI, Comité Grand Lille, Entreprises & Cités), elle aura trois missions : une
stratégie marketing adossée à la nouvelle marque, le développement des filières d'entreprises et du
tourisme. « Les thématiques et filières sont déjà bien identifiées
(Euratech, Eurasanté, Euramaterials, Euralimentaire, Eurasport),
souligne Lionel Delbos, directeur au développement économique à la MEL. « De même, nous avons une vue très claire des métropoles auxquelles nous voulons ressembler ou avec lesquelles nous souhaitons travailler (Eindhoven, Copenhague, Rotterdam...) ». La structure démarrera avec 6 à 8 personnes, pour monter à 15, rejointe à terme par Lille's Agency. Dotée de 300 K€ au départ, elle devrait disposer de 2 M€ la première année.

Ce nouvel outil suffira-t-il ? Pour trouver sa place dans cette compétition, les règles du jeu sont claires, décrypte Marc Lhermitte. « Première exigence : un projet, un sens, une organisation et des moyens, un positionnement, de la clarté et de la simplicité dans les objectifs. La confiance et la visibilité sont également essentielles. L’expérience lyonnaise l’a prouvé. L’alliance et la mobilisation massive des acteurs publics et privés est tout aussi clef. Enfin, le sujet de la qualité de vie urbaine est de plus en plus central ». Des critères qui déterminent aussi la localisation des investissements étrangers, au côté de la qualité de la main-d’œuvre et de la formation, la proximité des marchés et partenaires, l'influence locale et européenne, la compétitivité prix, l'offre immobilière.

Formidable ADN entrepreneurial

La région coche beaucoup de ces cases, et même d'autres. « Les valeurs reconnues de la région et son supplément d’âme sont un vrai plus. L’innovation sociale portée par nos entreprises de longue date en atteste », souligne Philippe Hourdain, président de la CCI régionale. « Le formidable aDN entrepreneurial, familial et historique qui innerve PMe, ETI, grands groupes et start-up constitue un point de force remarquable. Tout comme la concentration de leaders nationaux et internationaux, dans de multiples secteurs », complète Antoine Moittié, patron régional d’EY. Un terreau qui nourrit aussi un corps très vivant de réseaux très actifs, entre clubs APM, YPO, Gagnants, Business clubs ou Comité Grand Lille.

Alors pourquoi cette difficulté à s'imposer sur la scène hexagonale et européenne ? La culture de
discrétion et l'absence d'un marketing et d'une communication structurée ont fini par peser, avec
un gros déficit de notoriété internationale et une perception décalée. Y compris par nos propres décideurs comme le montre notre sondage, qui place Nantes devant nous, contre toute évidence économique.

Manque d’incarnation et de leadership

Beaucoup pointent le manque d’incarnation, de leadership et d’implication des pouvoirs publics.

« L’investissement de collomb et des acteurs publics sur les sujets de développement économique à Lyon, appuyé sur une très bonne équipe stable dans la durée, est une des clefs du succès. au point qu’Onlylyon a été parfois rebaptisé Onlycollomb ! Il en est de même à Bordeaux avec Juppé. Il n'y a pas de grande métropole sans grand leader », témoigne Philippe Hourdain. La position reculée de Martine Aubry et Damien Castelain dans notre sondage souligne en creux la faiblesse perçue ou réelle du portage politique du territoire.

La mairie de Lille n'a du reste pas donné suite à nos demandes de rencontre pour notre enquête.
Le privé, bien plus qu'ailleurs, est ici un puissant vecteur d'attractivité territoriale, en lien étroit avec l'identité et la culture du Nord.
« Pierre Mauroy avait une vision et un charisme mis au service de l’emploi et du développement et était suivi par tout le monde, avec la volonté de travailler collectivement et en confiance » relève Philippe Hourdain.

L'actuel couple Région-Métropole apparaît insuffisant par rapport à nos voisins. « Le sort de Barcelone et de la catalogne, ou de Berlin et de la Bavière sont étroitement mêlés. Il faut décloisonner les frontières», lance l'élu consulaire. Dans un an juste, les élections municipales suivies de leur troisième tour communautaire – où se trouve la réalité du pouvoir et des enjeux locaux- rebattront les cartes. Le Grand Lille mérite une campagne à la hauteur de ces défis stratégiques. On peut rêver.

Investissements étrangers :  30 300 emplois métropolitains 

De 2016 à 2018, une centaine de projets à capitaux étrangers a vu le jour en métropole lilloise, débouchant sur la création de près de 4 000 emplois. Soit un tiers du total des projets déployés sur les Hauts-de-France et 25% des emplois générés en région (15 000). Ils sont concentrés sur le « tertiaire avancé » à 90% autour de lille, (contre 50% en moyenne sur la région, plus industrielle). ces bons résultats résonnent avec ceux de la région, devenue deuxième région d’implantation d’investissements étrangers depuis deux ans derrière Paris, mais devant Auvergne-Rhône-Alpes et grand est. « Le renforcement de Booking à Tourcoing (450 nouveaux emplois) ou encore la montée en puissance d’IBM à Lille (+100 emplois) ou de CGI Veritas sont de bons exemples récents de cette dynamique », juge Yann Pitollet, Dg de Nord France Invest, structure financée par la région et la CCI Hauts-de-France pour la promotion des investissements étrangers. la Mel accueille sur son territoire pas moins de 730 établissements étrangers, pesant 30 300 emplois.

 

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