Christian VALETTE, nouveau DG du Crédit Agricole Nord de France : "Faire de nos agences des lieux créateurs de lien "

Arrivé depuis deux mois à peine, le nouveau Directeur Général de la Caisse régionale de Crédit Agricole nous a reçus, en compagnie du président de la banque verte, Bernard Pacory. L'occasion de découvrir cet homme au verbe très maîtrisé, et d'évoquer les perspectives de la banque dans le contexte social si particulier du moment en France. Rencontre.

On ne vous connaît pas encore en région, qui êtes vous, Christian Valette ?

J'ai 58 ans, je suis né à Thionville en Moselle, issu d'une famille de mineurs d'un côté, et du monde de la sidérurgie de l'autre, ce qui m' amené à traverser les histoires de ces secteurs. Mon grand-père, qui sortait des Arts et Métiers à Aix-en-Provence, a créé une entreprise sidérurgique qui fabriquait des lingotières pour Sacilor-Sollac. Dès 14 ans, je côtoyais les ouvriers à la soudure pendant mes vacances d'été. Le monde de l'industrie dans tous ses aspects ne m'est pas inconnu. Je suis marié, j'ai deux enfants. Je suis diplômé de Sup de Co Reims. Après mes études, je suis rentré au Crédit Lyonnais où j'ai appris tous les métiers de la banque, y compris celui des ressources humaines et des relations sociales. A la faveur de l'acquisition du Crédit Lyonnais par le Crédit Agricole en 2002 , j'ai quelques année plus tard été nommé directeur général de la caisse régionale de la Corse. J'y suis resté trois ans. Puis j'ai été nommé en 2010 directeur de la Caisse régionale de la Réunion et de Mayotte, à 1200 km.

 

Connaissiez-vous la région ?

Je connaissais un peu Lille et Arras, par la famille de ma femme.

 

Comment va évoluer la gouvernance du Crédit Agricole Nord de France avec votre nouveau binôme ?

Bernard Pacory. Quand nous avons recherché le directeur général avec le conseil d'administration, nous cherchions d'abord un humaniste. Avec Christian Valette, nous nous sommes trouvés sur cette entente, à savoir que la gouvernance devait être au service de cette caisse régionale et de nos clients. 

Deuxièmement, nous incarnons les deux têtes, mandataires sociaux et dirigeants de l'entreprise, mais au-delà, notre volonté est de faire en sorte que ceux qui nous regardent, collaborateurs élus, et gens de l'extérieur conçoivent et voient que le Crédit Agricole fonctionne sous le principe des « 4 yeux » : les deux dirigeants confrontent leurs réflexions, et portent le message dans leurs instances et participent à cette vie commune.

 Christian Valette. Nous disions hier (entretien réalisé le 28 novembre, ndlr) à nos cadres à Arras que nous formions un couple uni, solidaire, complémentaire, avec la volonté de nous afficher comme tels. C'est dans l'intérêt de l'entreprise, dans l'intérêt de notre mission mais aussi parce que ça nous fait plaisir!

 

Vous arrivez de la Réunion. Avez-vous été surpris de cette révolte qui secoue l'île? 

La dimension qu'elle prend est compréhensible quand on connaît l'histoire et les caractéristiques socio-économiques de l'île de la Réunion. Ces revendications s'entendent depuis de nombreuses années. Mais c'est la force de cette réaction qui  fait mal. L'île souffre, l'économie de l'île est arrêtée depuis plus d'une semaine.

 

Plus largement, que vous inspire ce mouvement des gilets jaunes, en tant que banquier ? Constatez-vous la multiplication des clients nordistes dans le rouge dès le 10 du mois?

Je ne perçois pas aujourd'hui d'indicateur d'aggravation. Ce qui ne veut pas dire que structurellement, le phénomène évoqué ne soit pas déjà traduit d'une certaine manière dans les comportements de nos clients. L'offre bancaire doit s'adapter à toutes nos populations et le Crédit Agricole est la banque de toutes les clientèles, et continue à créer des solutions adaptées. L'offre EcobyCa, qui est une offre digitale (un compte, une carte, une agence bancaire pour 2 € par mois) fait écho à des attentes d'une partie des clients et des consommateurs à l'égard d'une offre qui soit simple, courte, qui n'offre pas forcément un découvert – parfois perçu comme une tentation, et qui peut être très coûteux. Un an après l'ouverture, 50 000 personnes l'ont souscrite au plan national, 5000 personnes ici.

 

Le mouvement actuel traduit-il un changement en profondeur du pays ? 

Je m'interroge sur le germe que ce mouvement pourrait porter d'une nouvelle société, d'une démocratie plus directe. Les acteurs de cette revendication sont des personnes sortant de tous les milieux. Leur conviction, leur engagement les pousse à interpeler directement les plus hautes autorités comme si des hommes et femmes sans aucun mandat, aucune légitimité, se trouvaient investis d'une mission. C'est un ingrédient nouveau de notre société qu'il faudra prendre en compte, que les gouvernements, les élus devront intégrer. En tant que dirigeant d'entreprise, cette forme de proximité revendiquée entre les extrémités d'un corps social m'amène à me dire qu'il y a aussi probablement dans nos entreprises les ingrédients de cette forme de relation nouvelle. Le modèle du Crédit Agricole, depuis plus de 130 ans, affirme à travers ses valeurs -mais est-il perçu comme tel?- cette détermination de proximité. Nous l'incarnons à travers nos près de 800 administrateurs de nos 70 caisses locales, ils portent la voix du terrain. Nous sommes organisés avec nos deux réseaux, salariés et élus, pour tenter d'y répondre.

 

Avez-vous un rôle par rapport à la cohésion sociale, à la fracture territoriale ?

Christian Valette. Nous devons nous questionner sur le lien social. En quoi nous, banque régionale de plein exercice ancrée sur son territoire, pouvons-nous être également un acteur créateur de lien social. Cela peut paraître présomptueux, je l'ai dit hier devant nos 600 cadres à Arras, mais nous sommes plus qu'une banque. Nous avons des valeurs, une âme qui nous poussent à nous dévouer au territoire et à ses acteurs.

 

Bernard Pacory Nous avons toujours revendiqué d'être une banque du temps long. Nous ne sommes pas contrairement aux banques anglo-saxonnes dans une nécessité ou une volonté de rémunérer l'actionnaire immédiatement, à tout crin. Notre volonté est bien sûr d'être rentable, de délivrer à des actionnaires - qui sont plutôt des sociétaires (420 000 sociétaires sur un million de clients). Nous revendiquons de mettre en réserve, de faire du résultat, que les salariés trouvent valeur et rémunération dans leur travail, mais au-delà nous sommes là pour être investis dans le territoire, aussi bien dans le bassin minier que l'Avesnois, à la fois rural et urbain et être la banque du temps long.

On a reçu en héritage de nos prédécesseurs, nous sommes là pour faire fructifier et transmettre une entreprise en se disant qu'on a poursuivi cette consolidation du temps long. Nous ne sommes pas pressés, pas contraints. Nous vivons dans un environnement qui mute, on est en pleine évolution, les styles de vie ont changé, les gens viennent moins en agence.

 

Précisément, faut-il maintenir des agences où les clients ne viennent plus ?

CV. Le modèle du Crédit Agricole est essentiellement fondé sur son lien au territoire, cette proximité physique. Vouloir s'en détacher serait de nature à remettre en cause les fondements mêmes du modèle. S'il devait en rester un, ce serait le Crédit Agricole ! Les néobanques sont des banques conçues sur un modèle qui ne se préoccupe pas fondamentalement de l'humain. Pour nous, l'humain est au centre. Ce qui nous renvoie à des exigences d'éthique. La question est également économique. Maintenir des agences avec beaucoup moins de clients, nous le concevons d'abord grâce aux nouvelles technologies, au digital, qui pour nous vient amplifier l'humain. Par le digital et les multiples canaux d'accès, nous pourrons justifier localement nos agences un peu comme si chacune d'entre elles devenait une plateforme elle-même, avec ses conseillers, un nombre de salariés plus ou moins importants, des experts que nous pouvons proposer en visioconférence...
Et puis pourquoi pas envisager de faire de nos agences des lieux créateurs de lien, pas seulement en offrant des solutions de banque, d'assurance, d'immobilier, nos trois métiers, mais en contribuant à réduire des fractures sociales, numériques, en favorisant l'accès à des services publics, en accompagnant certaines personnes dans l'usage d'Internet chez... J'entrevois cette mission là dans certaines de nos agences sous réserve qu'elles se trouvent sur un terreau fertile, pour la rentabilité de la banque. De notre rentabilité naît notre utilité.

 

BP. Nos agences physiques sont aussi le lieu où nous avons nos élus locaux, nos « socio-palpeurs » qui vivent tous les jours au contact de nos clients. La question n'est pas d'avoir du lien avec son agence physique, c'est d'avoir du lien avec l'agence. Au-delà, notre territoire vit au rythme des 2000 salariés dans nos 260 agences avec nos 800 administrateurs qui représentent notre million de clients. Ce maillage ressemble à ce que nous sommes. La question de l'agence physique existe, c'est d'ailleurs pourquoi on les transforme pour les rendre « collaboratives », en faire un lieu créateur de vie et de lien.

 

Recueilli par OD

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