Hauts-de-France: La résilience au coeur

enqueteresilience"Résilience : capacité pour un corps, un organisme, une organisation ou un système quelconque à retrouver ses propriétés initiales après une altération ». Le Nord-Pas-de-Calais s'est fait une spécialité de cette qualité exceptionnelle de rebond. Crise charbonnière, textile, métallurgique, plus récemment pneumatique : c'est par dizaines de milliers d'emplois que la région a vu son tissu économique ébranlé lors des dernières décennies. C'est par dizaines de milliers d'emplois aussi qu'elle a reconstitué ses forces, repassant du trépas à la vie économique : logistique, agroalimentaire, numérique ont régénéré en profondeur le potentiel régional. Il y va de l'aménagement et de l'équilibre du territoire– y compris politique. « Comment pouvez-vous imaginer une seconde que Lille va s'en sortir si Denain va mal ? » lançait l'homme de lettres Erik Orsenna, venu plancher devant le Comité Grand Lille le mois dernier. Exemplaire de ce renouveau, le bassin de Valenciennes où plus d'un habitant sur 5 était au chômage dans les années 90. Un niveau abaissé de moitié en 2007, notamment grâce à l'effet Toyota. Avant de lourdement rechuter avec la crise. Mais depuis cinq ans, le Valenciennois s'enorgueillit à nouveau d'être le territoire français qui a le plus réduit son taux de chômage, soit un recul de 1,1%. La situation reste certes difficile, mais le Hainaut a repris espoir, porté d'abord par un pari d'avenir autour de trois priorités (transports, numérique, logistique), animé par une gouvernance efficace, et la concrétisation de grands projets, appuyés par les crédits européens. Jean-Louis Borloo avait en son temps su créer l'union des chapelles et obédiences pour revitaliser l'agglomération. Résultat, si la ville centre ne compte que 41 000 habitants, la cristallisation s'est produite, permettant de se pro- jeter : qui aurait pu penser il y a dix ans que l'agglomération disposerait d'un centre de congrès (ouvert il y a quelques semaines - cf photo p.20), d'un pôle numérique prometteur, d'un pôle images ambitieux à Wallers-Arenberg, et même, symbole puissant, d'un hôtel de luxe qui ouvrira prochainement dans l'ancien hôpital en hyper- centre. (lire notre interview de Valérie LétardUnilaSalle).

 


Dans l'ex-Picardie aussi, ces exemples de rétablissement existent. La ville de Creil, pour laquelle l'hallali semblait avoir sonné en 1996 avec la fermeture du site Chausson, a su redémarrer sa machine économique. Rebaptisé « Les Marches de l'Oise » et le "Colvert", l'ex site industriel a pleinement joué de la carte de la zone franche et de la proximité avec Roissy et Paris pour se régénérer. C'est aujourd'hui un parc d'activités de 30 hectares, qui accueille près de 200 entreprises.

 

 

Beauvais, capitale de l'agriculture du futur
Les instruments nécessaires au redressement sont connus. Ils forment la fameuse triple hélice, associant des établissements d'enseignements supérieurs, des centres de R&D et un tissu d'entreprises industrielles et de services constitué. Réunis, ils peuvent permettre le décollage. En témoigne le Beauvaisis, dont la dynamique n'est plus seulement tirée par la présence de l'aéroport low-cost ou la proximité francilienne. Soutenu par l'ex-région Picardie, l'essor de l'école d'ingénieurs UnilaSalle, en parallèle de celui de l'éditeur de logiciels Isagri ou du fabricant de tracteurs Agco Massey Ferguson, a fait de la ville un leader européen, de l'agriculture du futur.

 

 

Reste que parfois le miracle ne se produit pas. « C'est le syndrome de la mayonnaise. On peut avoir tous les ingrédients, mais parfois elle ne prend pas », analyse Philippe Vasseur, commissaire spécial à la réindustrialisation des Hauts-de-France, dont la feuille de route cible prioritairement sept grands bassins de la région. Exemple : Calais, avec ses 20 millions de touristes britanniques chaque année, son autoroute A16 qui l'a rapprochée de Paris et de la Belgique, reste empêtrée dans un marasme durable, sans dynamique palpable. Bien sûr, la crise des migrants a pesé très lourdement, y compris sur l'image, tout comme les reculs industriels, dont Tioxide, dernière fermeture annoncée. Sans doute aussi le territoire a-t-il trop centré son avenir sur son seul port.

L'Est de la région rencontre lui aussi bien des difficultés à se régénérer. Dans une récente étude, l'Insee a mis en lumière une ligne Valenciennes – Soissons, englobant l'Avesnois, la Thiérache, le Saint-quentinois et même le Laonnois, où l'encéphalogramme économique demeure désespérément plat, ou presque. Ce qui n'empêche pas des frémissements, notamment quand l'industrie automobile se porte bien (MCA Maubeuge, Sevel Nord, Toyota...). A Saint-Quentin, l'ex-ville de Xavier Bertrand, a fait le pari de la « Robonumérique » avec déjà quelques résultats tangibles... (lire ci après).

 

3000 offres d'emploi logistique
Dans le coeur du bassin minier, la seule arrivée du Louvre-Lens n'a pas suffi à transformer le territoire. Et pourtant, la région de Lens est le deuxième bassin le plus créateur d'emplois après la métropole lilloise. Explication ? La priorité logistique affirmée depuis la création de la plateforme Delta 3 a convaincu de nombreux opérateurs, dont le géant Amazon, de
s'implanter dans cette aire urbaine centrale particulièrement bien positionnée. « C'est un territoire qui crée des emplois depuis des années mais où la population n'accède pas à ces emplois », analyse Gilles Briand, directeur d'études à la mission bassin minier. Le campus Euralogistic, porté par la CCI, y pourvoit désormais. Présenté comme le centre de formation logistique « le plus innovant de France », il a déjà formé et inséré 10 000 personnes en cinq ans. Or la demande explose. « Notre événement annuel log and play avait proposé 350 offres d'emploi il y a quatre ans. Nous en avions 3000 lors de la dernière édition », s'enthousiasme Laurent Desprez, directeur d'Euralogistic. L'autre piste de rebond passe par la mise à niveau du logement, à travers un plan massif de réhabilitation de 23000 logements en dix ans, sanctuarisé par « l'engagement pour le renouveau du bassin minier » signé le mois dernier par Bernard Cazeneuve.

Le chantier, énorme, doit pouvoir générer une véritable filière des écomatériaux et de l'habitat durable. Mais la métamorphose du bassin minier ne peut faire l'impasse sur la gouvernance, une faiblesse historique dans ce territoire jadis écrasé par la domination des seules Houillères, et dont le pouvoir local reste trop divisé entre des collectivités sans moyens. Le pôle métropolitain de l'Artois créé l'an dernier pourrait être le socle d'une future communauté urbaine de 600 000 habitants, unissant Lens-Liévin, Hénin-Carvin et Béthune-Bruay. Porté avec ardeur par Michel Dagbert, président du département du Pas-de-Calais, soutenu par le président de la CCI Artois Jean- Marc Devise, ce projet se heurte néanmoins à l’inertie générale.

 

Frenchtech et mutualisation
Le « Versant Nord-Est » de la métropole (Roubaix-Tourcoing) est lui aussi engagé dans cette bataille du rebond : la crise textile y a frappé fort, et le chômage y concerne toujours 14,3% des habitants (11,1% à Lille). Guillaume Delbar, maire de Roubaix, a dès son élection fait le pari du numérique, à travers son projet Blanchemaille. Accroché à la dynamique d'Euratech et de la frenchtech régionale en plein essor, le pari porte déjà ses fruits. Après Showroomprivé, les start-up se multiplient déjà dans l'ex-capitale textile. La ville, tout aussi pauvre que ses homologues minières, joue par ailleurs la carte de la mutualisation avec les communes voisines, à commencer par Tourcoing pour faire mieux avec moins.

 


Le volontarisme des élus locaux est d'ailleurs un des éléments clés du renouveau. C'est le pari de Mickaël Hiraux, maire de Fourmies, qui a décidé de dédier sa ville à la troisième révolution industrielle (lire encadré). C'est aussi celui d'Alain Gest, le président (LR) d'Amiens Métropole, bien décidé à donner un nouvel élan à l'ex capitale picarde, après la désastreuse affaire Goodyear. Le volontarisme affiché de l'élu a payé. A son actif : l'implantation d'Amazon et de ses 500 emplois, mais aussi le lancement de trois clusters, dédiés à l 'énergie, à la santé ou au numérique. Si jadis les crédits publics ont pu pleuvoir sur la région pour implanter des usines automobiles (MCA, Renault Douai, Française de mécanique...), cette époque heureuse est révolue. C'est dans l'intelligence collective, l'exploitation de nos meilleurs atouts et un accrochage à la dynamique lilloise que toute la région élargie pourra remonter la pente. Avec un atout supplémentaire depuis la loi NOTRe : le conseil régional est désormais le chef de file économique, décliné via des dispositifs prescriptifs et opposables. De quoi garantir l'impulsion et la cohérence des politiques. Chiche !

Olivier Ducuing avec Guillaume Roussange

 

 

 

Fourmies met le cap sur la rev3
Fourmies symbolise à elle seule le défi de nos territoires. Jusque dans les années 70, cette bourgade textile de l'Avesnois comptait 34 filatures. Il en reste une seule. Le taux de chômage de cette commune du sud du nord dépasse les 30 %. Pour le maire Mickaël Hiraux, la résilience de sa ville doit passer par la Troisième révolution industrielle. Depuis deux ans, son équipe enchaîne les projets et les démarches pour convertir Fourmies en ville pilote. "C'est une source de création d'emploi qui permet de travailler sur différents piliers", défend l'édile. Du côté de la gare, un nouveau quartier écologique et une « smart city » remplaceront bientôt deux anciennes tours. ce nouvel ensemble de 10 hectares comprendra des logements, un nouveau groupe scolaire ainsi qu'une cuisine centrale alimentée par des circuits courts. "Nous créons une dynamique qui intéresse des entrepreneurs qui commencent à venir à Fourmies", se félicite Mickaël Hiraux. A l'appui de cette affirmation, il cite la renaissance de la marque Génestin. Deux entrepreneurs ressuscitent ce véhicule très en vogue dans les années 20. Un premier proto (photo) devrait voir le jour en 2018. L'économie collaborative est un autre levier actionné pour rebondir : pour tous les habitants de la communauté de communes du sud-Avesnois, la mairie a mis à disposition gratuitement un fablab. Derniers projets en date : une coopérative énergétique et la construction d'un centre technique municipal équipé d'objets connectés. Les indicateurs ne passent pas encore au vert mais Fourmies parvient à attirer l'attention et à créer des émules. Le conseil régional y a d'ailleurs installé sa première maison de la région.

 

 

 

vasseurPhilippe Vasseur, un an de commissariat spécial à la réindustrialisation: quel bilan?

 

La région dispose aussi d'un nouvel outil expérimental, unique en France, depuis un an pour favoriser son rebond : un commissariat spécial à la réindustrialisation des Hauts-de-France, taillé sur mesure pour Philippe Vasseur. Lequel revendique un statut d'administration de mission, proche de ce que pouvait être la Datar d'autrefois. A la croisée des services de l'Etat, de la Région et du réseau consulaire qu'il présidait jusque là, l'ancien ministre joue l'interconnexion et le décloisonnement tous azimuts avec sa petite équipe de 6 personnes. Et en toute discrétion. « On est la burette qui met de l'huile ». Aide à l'implantation d'investissements étrangers, appui aux entreprises en difficultés, développement de l'existant - « on en parle beaucoup moins, mais c'est 90% du développement », facilitation, identification des potentiels, politique de filières : tout est bon pour réensemencer le tissu économique. « Aujourd'hui, on sonne à la porte », se félicite Phi- lippe Vasseur.

Avec une « divine surprise » : l'ensemble des services de l'État comme ceux de la Région jouent à fond le jeu, en toute confiance et confidentialité. Philippe Vasseur est d'ailleurs membre du Comité d'action régional (CAR), sorte de conseil d'administration de l'Etat décconcentré, avec un accès direct à toutes les administrations. Outre le traitement des projets individuels, l'un des gros enjeux porte sur la politique de filières, couplée avec les potentiels des territoires : regroupement des pme pour chercher les marchés de sous-traitance de l'énorme chantier de 4 Mds€ du grand carénage de la centrale nucléaire de Gravelines (dispositif NUCLEI), création de la principale filière de biogaz injecté d'Europe avec un projet ambitieux de technocentre, dans le cadre de la vocation TRI des Hauts- de-France, création ex nihilo d'une filière bois dans l'Aisne (avec l'implantation d'un industriel), remise à plat du pôle d'excellence ferroviaire...

Il reste que l'expérience Vasseur s'achève statutairement fin 2017, et que la question de sa pérennité devra être posée à très court terme. Philippe Vasseur, qui ne tirera aucun bilan chiffré, insiste en revanche sur un point, le coût extrêmement faible de la structure, dont l'équipe est constituée d'agents d'Etat, de la Région et de la CCI mis à disposition. « On ne peut pas faire moins cher ! » Alors pourquoi arrêter une équipe qui gagne ?

 

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