Hélène NATIER "Il faut un écosystème pour susciter l'attractivité de la ville"

Hélène Natier, présidente de la Ficomel, membre du Ceser Hélène Natier, présidente de la Ficomel, membre du Ceser

Vous avez lancé votre fédération commerçante, la Ficomel, il y a deux ans, alors que le secteur est déjà représenté par nombre d'acteurs. Pourquoi ?

Cette fédération est née suite à la mise en place du nouveau plan de déplacement de la ville de Lille qui a fragilisé bon nombre de commerces. A l'époque, l'union commerciale que je préside toujours était dans la Fédération du commerce de Lille, la Fédé, interlocuteur privilégié de la mairie. Parallèlement des gens comme le Furet du Nord ou Meo étaient au GAEL (groupement des acteurs économiques lillois) qui lui aussi dépend très fortement de la mairie. Nous avons émis des critiques mais aussi amené des propositions. Nous avions du mal à nous faire entendre. Il n'y avait pas d'autre solution que de créer un organisme indépendant. Aujourd'hui la Ficomel compte 300 commerçants indépendants ; nous espérons être 1000 dans cinq ans sur toute la métropole. 

C'est une fédération de combat ? Certains vous prêtent des arrières-pensées politiques...

Nous ne sommes pas dans l'idée du combat, mais de l'indépendance. Pour se mettre en position de créer un dialogue, ce qui suppose une vraie liberté, une vraie indépendance. Ce but a été mal entendu. La Ficomel n'a aucune arrière-pensée ni aucune ambition politique. Ce qui nous intéresse, c'est l'attractivité de la cité.

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Deux sondages récents montrent que le plan de circulation de Lille n'est toujours pas digéré. Pourquoi?

Ce plan est un petit pas en avant pour l'écologie et un grand pas en arrière pour l'économie. 65% des gens n'ont plus plaisir à venir à Lille. Or quelle est la principale richesse d'un commerçant ? C'est son client ! En rendant plus difficile l'accès de la ville, la mairie a coupé les vivres des commerces en centre-ville, n'ayant pas réfléchi à des solutions de parking bon marché en extérieur, à des navettes, à l'adaptation des transports en commun. 

Quelle est la réalité de la santé économique des commerces lillois ?

Nous avons mis en place un observatoire sur le Vieux-Lille, qui confirme, depuis deux ans sans discontinuer, une baisse de chiffre d'affaires et de fréquentation. On a eu la double peine : le plan de circulation suivi des travaux. La mairie nous avait dit que les choses reviendraient à la situation d'avant... On en est loin ! Les tout derniers chiffres de septembre 2018 sont catastrophiques... Encore faut-il rajouter les magasins qui ont fermé. 

Vous avez constaté beaucoup de défaillances ?

Deux phénomènes sont notables : les jeunes boutiques qui avaient entre 3 et 5 ans lors du plan de déplacement n'ont pas tenu. Et plusieurs très vieilles boutiques comme Atmosphère ou Maniglier ont dévissé. On ne met pas tout sur le dos du plan de déplacement. Mais il est intervenu sur fond d'une fragilité préexistante des commerces en centre-ville, liée à une déconsommation, à la vente en ligne, même si ce n'est pas notre ennemi public numéro un, et au développement des centres commerciaux. Le plus touché est le commerce atypique, de niche, indépendant, qui fait la vie d'une ville, au profit de franchises, d'enseignes nationales, de groupes... Si le cœur de ville ressemble à tous les cœurs de ville, où est l'intérêt de venir ? On note aussi une mutation des activités. Depuis deux ans, 95 % des demandes sur le Vieux-Lille portent sur les bars et les restaurants. 

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En quoi le maintien de ce commerce indépendant est-il si important ? 

Les gens ne vont pas en ville pour aller seulement dans une boutique, ils viennent faire une expérience shopping. S'il n'y a plus que deux boutiques, ou des boutiques que vous pouvez trouver dans n'importe quelle ville, c'est mort ! Il faut des indépendants. Les grands groupes en sont conscients. Il faut un écosystème entre indépendants, boutiques atypiques, créateurs, artisans et grandes chaînes pour susciter l'attractivité d'une ville. 

La mairie parle d'un taux de vacance de 5%, ce qui n'évoque pas une crise grave...

On ne sait pas comment ils obtiennent ce chiffre, qui ne tient sans doute pas compte des baux éphémères, du turn-over permanent. A l'échelle de notre union commerciale, notre taux est plutôt de 14%. 

Entre grands centres commerciaux et e-commerce, y a-t-il encore place pour le petit commerce ?

Le commerce de proximité crée du lien social, c'est indispensable pour la vie d'une ville : quand il n'y a plus de commerce dans une ville, elle est morte ! Mais le commerce physique ne peut plus s'en sortir sans une dimension digitale. L'avenir est à l'association du physique et du digital, le phygital, pour être à la fois commerçants de proximité et e-commerçants. Nous sommes déjà des commerçants 3.0 ! Le petit commerce peut en faire un atout, en modifiant sa manière de faire, en élargissant sa vitrine grâce au web et aux réseaux sociaux.

C'était l'un des buts premiers de la Ficomel : mutualisons notre communication, nos actions, même nos fichiers clients et soyons un centre commercial à ciel ouvert. Il faudrait une volonté politique pour montrer aux gens que c'est en se regroupant qu'on peut être plus fort, pour construire, aller de l'avant, et ne pas se sentir seul.

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Le centre Lillenium va bientôt sortir de terre à Lille Sud. Comment voyez-vous cette naissance ?

En matière de centres commerciaux, il y a plus d'offre que de demande. Certains vont péricliter. Quand on voit le développement des Carrefour City, des Monop', des petits Casinos, qui reviennent dans les centres, cela doit faire réfléchir. La Ficomel voudrait avoir un dialogue avec ces groupes de la grande distribution, on aurait beaucoup à apprendre les uns des autres. On fait le même métier. Lillenium est une aberration. La crainte des commerçants du secteur Gambetta est justifiée car une partie de leurs clients vient du sud de Lille ; le complexe Pathé peut aussi faire mal aux cinémas de centre ville. Il y a là une drôle de politique. Pourquoi ne pas avoir plutôt consacré tous ces moyens à restructurer le centre-ville ?

Que pensez-vous de la politique nationale de revitalisation des centres des villes moyennes ?

Si on essaie de le faire avec des gens qui ne sont pas de la partie, on va dans le mur. Au Ceser, dont je suis membre, nous présentons prochainement un rapport sur la redynamisation des centres-villes et centres-bourgs portant sur le commerce mais aussi la culture et le tourisme. Certaines villes ont un beau patrimoine architectural ou culturel, comme Laon, mais il n'y a plus de commerce ! Les pouvoirs publics doivent comprendre qu'il faut travailler avec les gens de terrain, et les faire travailler ensemble. Rien ne remplace l'expérience. Le commerce est une matière humaine et vivante. Sinon, tout l'argent mis sera comme un emplâtre sur une jambe de bois.

Etes-vous optimiste sur le rebond du commerce lillois ?

On a de l'énergie. Quand ça ralentit, il faut pédaler plus ! Le commerce est un écosystème qui répond à un équilibre, qui a une forme de fragilité liée à des phénomènes mondiaux, entre mondialisation, déconsommation, nouvelle mobilité des gens... Le rebond passera par la créativité du commerce lillois, sa capacité à se remettre en question, sa volonté, l'amour du métier et un travail constructif avec le politique qui gère la cité. Mais ce sont les clients qui vont décider. Il faut donc les associer, leur faire comprendre que ce sont eux qui font leur ville.

Recueilli par Olivier Ducuing

BIO EXPRESS

1965 Naissance à Hazebrouck

1987 Création de Bleu Natier

Avril 2017 Élue présidente de la Ficomel

Janvier 2018 Nommée membre du Ceser

2018 Fondatrice de l’association “Femmes dans la cité” 

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