Covid-19 : L'economie regionale met genou à terre

L'économie régionale est en coma artificiel. La grand place de Lille, absolument vide, reflète cette crise sans aucun précédent L'économie régionale est en coma artificiel. La grand place de Lille, absolument vide, reflète cette crise sans aucun précédent

On se souviendra du Covid-19 comme du 11 septembre ou de Lehman Brothers. Ce virus né en Chine en décembre a complètement ébranlé nos sociétés et l'économie mondiale, jusque dans notre région, et jusque dans nos vies. Cela a commencé par le secteur de l'événementiel frappé au cœur par les annulations successives. Le 14 mars, l'Etat décidait la fermeture des restaurants et bars et des commerces non essentiels. Toutes les entreprises qui le peuvent sont désormais en télétravail. Le BTP est à l’arrêt. Beaucoup d'industries ont fermé leurs portes. Les plans d'aide sont d'un niveau phénoménal pour passer cette phase, qui risque de faire d'énormes dégâts, avec une facture finale d'une ampleur jamais vue. 

"On est les premiers, mais tout le monde sera touché ». Ce propos visionnaire était celui d'Alexis Devillers, pdg et fondateur de l'entreprise de logistique événementielle Alive Groupe, le 12 mars, devant une centaine de décideurs réunis au siège de la CCI de Région pour un Facebook « live » retransmis également sur Weo consacré à l’organisation de l’économie face à la vague du coronavirus. Le patron du SAMU 59, Patrick Goldstein lançait alors une pique aux participants, pour déplorer une réunion de plus de 50 personnes, parmi lesquelles tout le gratin régional : le préfet de région, Michel Lalande, Xavier Bertrand, le patron de l'agence régionale de santé, Etienne Champion, les différents présidents du Medef, ceux de la CCI Hauts-de-France, de la chambre des métiers et de l'U2P Alain Griset, parmi bien d'autres. « Moi, ça ne me fait pas rire ! » lâchait le patron des urgences.

Cette réunion donne aujourd'hui l'impression d'avoir été tenue au siècle dernier tant les décisions se sont précipitées depuis. Après la fermeture des bars et restaurants, puis la tenue d'élections municipales surréalistes le 15 mars, le président de la République a fait une adresse au peuple le lendemain digne du 18 juin 1940 ou du sang et des larmes de Churchill. « Nous sommes en guerre », a lâché à six reprises Emmanuel Macron, annonçant dans la foulée des mesures drastiques pour juguler l'épidémie. Le mot ne fut pas prononcé, mais la France se trouve depuis lors confinée, pour une période qui reste à définir, certains parlent de mi-mai ou fin mai à l'heure où nous écrivons ces lignes. Une décision devenue en tout cas indispensable du fait de la progression météorique des cas.

Les entreprises en mode commando

Désormais, la région comme la France se trouvent en mode pause, et les entreprises en mode commando. Depuis l'interdiction, les 19 000 hôtels et restaurants de la région sont fermés. 45 000 commerces de détail aussi, pointe David Brusselle, directeur général de la CCI Hauts-de-France. Mais ce qui n'était pas forcément attendu était l'arrêt des chaînes industrielles, de Stelia (Airbus) à Méaulte en passant par l'intégralité des sites automobiles et leurs sous-traitants (55 000 salariés). Le secteur du B to B (commerce inter entreprise) est lui aussi très touché, le fret, le transport de voyageurs, les services à la personne... Soit près d'1,5 million de salariés, calculait-on à la CCI le 20 mars. Il serait presque plus simple de compter les activités encore en activité, au-delà des services publics essentiels dont la sphère médicale, dont le dévouement et l'abnégation au service de la nation forcent le respect. Production et distribution agroalimentaire, énergie, eau, logistique, e-commerce mais aussi un gros fabricant de papier toilette, à Bousbecque (lire ci-contre), figurent parmi les rescapés de la crise sanitaire. Ainsi que les trop rares fabricants de gel hydro-alcoolique et de masques, rejoints tardi- vement par des entreprises volontaires à l'effort de guerre collectif (lire par ailleurs). Même le BTP, dans une confusion immense avec des déclarations de Bruno Le Maire, préconisant le maintien des chantiers en cours, s'est mis à l'arrêt, faute de pouvoir protéger correctement les salariés. Et le mouvement gagnait de nombreux secteurs fin mars : les salariés d'Amazon, de la Poste, et de nombreux chauffeurs routiers voulaient faire jouer leur droit de retrait pour éviter toute contamination. « Arrêter une économie, ce n'est pas difficile. La faire redémarrer, c'est beaucoup plus compliqué ! », lâche David Brusselle. 

Crédit interentreprises

D'autant plus qu'arrive dans la foulée un phénomène très dangereux, l'embolie du crédit inter-entreprises. En clair, les paiements que les entreprises se doivent les unes aux autres et que certains retiennent pour sauvegarder leur trésorerie. Yann Orpin, par ailleurs président du Medef Lille Métropole a voulu donner l'exemple en communiquant sur Linkedin sur sa propre entreprise : « Le Groupe Cleaning Bio s’engage à payer ses fournisseurs en respectant les délais de paiement même en cette période de crise. Nous devons être acteurs de la réussite économique de notre pays. Ne la bloquons pas en bloquant les paiements fournisseurs. soyons responsables. soyons exemplaires.»

Les acteurs peuvent aussi compter sur une mobilisation générale et massive. Les centaines de milliards pleuvent à l'échelon de Bruxelles pour éviter l'arrêt cardiaque, l'Etat français ayant lui aussi avancé 300 milliards d'euros de garanties et assoupli au maximum les modalités de chômage partiel. Dans les Hauts-de-France, la région mobilise ses moyens et son intelligence collective pour apporter ses réponses (lire le détail en page 18). Avec à l'appui une plateforme d'appels dédiée, montée en quelques jours pour répondre aux milliers de chefs d'entreprises désemparés. 40 collaborateurs de la Direccte, 30 de la CCI, quelques dizaines d'autres de la chambre des métiers et de l'artisanat et du conseil régional répondront de chez eux aux appels. Un numéro vert unique (03 59 75 01 00) fait sonner chacun de leurs téléphones, le premier qui décroche prenant l'appel.

Gérard Méauxsoone, vice-président au tribunal de commerce Lille Métropole, note que déjà les demandes affluent pour émarger au fonds de premier secours monté il y a déjà longtemps en partenariat entre le conseil régional et les tribunaux de commerce. « On regarde avec souplesse les cas qui nous sont présentés mais on va avoir énormément de demandes », dit-il. Le tribunal a fermé mais assure la continuité sur des actions comme le lan- cement de mandats ad hoc ou de conciliations et traite les cas urgents. « Il y aura des dégâts économiques importants », estime celui qui co-dirige par ailleurs l'entreprise de cafés Meo-Fichaux

 

HYGIÈNE : WEPA RÉPOND À L’EXPLOSION DE LA DEMANDE

Le Covid-19 a entraîné une vague d’achats frénétiques de pâtes, de riz, de conserves mais aussi... de papier toilette. Que ce soit en Australie, en Amérique du Nord ou dans les Hauts-de-France, le constat est le même : les rayons sont dévalisés. Boostant la demande, et donc la production des produits de première nécessité. Dans son usine de Bousbecque, le fabricant allemand d’articles d’hygiène en papier Wepa a augmenté la cadence. « En ce moment, nous sommes soumis à une demande accrue de 30 à 50% supplémentaires de la part de nos clients. Ce qui a considérablement réduit nos stocks », explique Carole Pippinato, responsable chez Wepa France. L’unité nordiste, unique en France, approvisionne l’ensemble de la grande distribution du pays ainsi que le Benelux, en papier toilette, mouchoirs et essuie-tout. Avec une difficulté liée au coronavirus : la diminution de l’offre des prestataires logistiques. En interne, seuls les salariés affectés à la production – une grande majorité sur les 400 au total – sont encore présents dans les locaux pour assurer l’activité 7j/7 et 24h/24. « En fonction de l’évolution de la situation, on fera appel à l’intérim pour renforcer nos équipes. C’est une chose à laquelle on réfléchit », conclut Carole Pippinato.

 

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