Patrice Vergriete : "On ne peut pas rester qu'un bassin industriel!"

Après les années de crise, Dunkerque paraît rebondir. Effet de conjoncture ou fruit des efforts du territoire ?

Depuis 2014, on a eu 5 implantations industrielles (Ecophos, Ecocem, DMT (plaques de plâtre), SNF Floerger, et In- daver), il n'y en avait pas eu une au cours des 10 ans précédents sauf le terminal mé- thanier, qui ne représente que 50 emplois pérennes... Il y a bien sûr un peu des fruits de la conjoncture. Notre territoire est for- tement ouvert à l'international. Mais cela n'explique pas tout. Le Dunkerquois fait un peu mieux que la conjoncture au point que nous vivons même une situa- tion de pénurie de l'emploi dans certains secteurs. Le constat de 2014, quand j'arrive aux manettes à la communauté ur- baine, est celui d'un territoire 2 points au-dessus de la moyenne nationale en terme de chômage, et champion de France de la démographie négative, avec 1100 habitants en moins en 2013. On a lancé les Etats Généraux de l'Emploi Local, avec une grande mobilisation de tous les acteurs économiques, publics, associatifs, qui a permis de se construire une stratégie partagée, c'est la force de ce territoire.

Quels en sont les axes ?

D'abord, on est un pôle industriel et on veut le consolider, en jouant les filières d'avenir. Inutile d'investir des filières qui ne résisteront pas demain à la transition énergétique ou environnementale. On s'appuie sur des outils comme la toile in- dustrielle, faite par l'agence d'urbanisme, permettant d'identifier sur une carte toutes les interrelations dans le tissu économique local mais aussi les creux. On est allé prospecter dans ces champs là, avec le Grand Port Maritime, sur des logiques d'économie circulaire, d'industrie du XXIe siècle, de transition énergétique. Le projet TIGA (Territoire d'Innovation et de Grande Ambition) en est l'emblème. Nous sommes les seuls lauréats des Hauts-de-France sur ce thème. On a un rôle à jouer dans l'accompagnement des Pme et des petites industries.

Dunkerque est un pôle énergétique majeur. Comment le faire évoluer ?


La CUD a mis de l'argent pour accompagner le programme GRHYD*. On veut jouer la filière hydrogène ici. Pourquoi ? Parce que si on est pour l'énergie renou- velable, il faut la stocker. La réponse passe par la filière hydrogène. On défend aussi l'éolien offshore. C'est la CUD qui a réclamé son champ éolien et c'est l'insistance de la collectivité qui a permis d'obtenir le troisième appel à projets. Nous sommes aussi sur la question de l'efficacité énergétique, que l'on anticipe avec le campus Euraénergie.

Et le nucléaire ? Le Président de Région s'est prononcé pour la nouvelle génération d'EPR, et vous ?


Je ne m'exprime pas aujourd'hui, j'attends d'en savoir plus sur la position gouvernementale. Surtout, nous ne l'avons pas encore abordé à l'échelle communautaire, or je fonctionne sur la base de positions collectives. On l'abordera à la rentrée lors de la conférence des maires. Certains se sont déjà exprimé avec des positions parfois contradictoires, je ne veux pas rajouter à la cacophonie, ce n'est pas bon pour le territoire.

Votre tissu économique est fondé sur de grands sites. Comment le dynamiser?


On a un problème avec l'entrepreneuriat, avec la présence de grands groupes industriels, une culture du salariat, comme les grands bassins industriels européens. Il faut arriver à changer ça. On a lancé une grande réflexion, la création d'une communauté entrepreneuriale et de la Turbine, sorte de regroupement de tous les services à la création d'entreprise. On sait que ce sera long car c'est culturel, mais il faut commencer.

Vous voulez diversifier l'économie dunkerquoise. Dans quelle direction ?

On ne peut pas rester qu'un bassin industriel. Il faut regarder nos atouts : le conteneur n'a jamais été exploité ici. On a laissé à la Belgique et aux Pays-Bas une grosse partie de la valeur ajoutée captée par les ports. Stéphane Raison, le directeur du port, souligne que ce qui compte n'est pas le trafic mais la valeur ajoutée pro- duite sur le territoire. Je fais le VRP à l'étranger, mais aussi à Lille où les chargeurs doivent comprendre que leur port est Dunkerque et pas Anvers. On était en 2016 à 7% de croissance du trafic conteneurs, à +10% en 2017, on a enclenché le projet Cap 2020 pour se donner plus de capacité. On ne peut plus se contenter d'un port industriel, il faut aussi un port commercial.

Faut-il une gouvernance commune avec les ports de Calais-Boulogne ?

Nordlink Ports existe, l'association portuaire régionale aussi. On n'ira pas à court terme vers une intégration des ports. Dunkerque est un port d'Etat et doit le rester, il compte la plus grande centrale nucléaire d'Europe occidentale, Arcelor-Mittal, des enjeux de développement du conteneur et de l'industrie. Mais il faut bien sûr que les ports travaillent ensemble.

Vous faites le pari du tourisme pour l'agglo, ça ne tombe pas sous le sens...

Jusqu'en 2014, personne n'y croyait. J'étais persuadé du contraire. Début XXe, Malo-les-Bains était LA station balnéaire de la métropole lilloise. On a mis le paquet sur le tourisme. Résultat : en trois ans, la fréquentation touristique a crû de 73%, le meilleur score français. 50% correspondent au travail mené sur l'attractivité notamment balnéaire et 25% à l'effet Nolan et son film Dunkirk. On a multiplié par 6 le nombre d'Anglais ! Le musée Dynamo a déjà 30 000 visiteurs depuis mars, dont 82% d'étrangers. Un hôtel 4 étoiles plus de 100 chambres du groupe Pichet, avec un spa balneo deep nature, ouvrira aussi en 2020 avec 70 emplois. C'est accompagné d'une centaine de logements sur le côté, qui sont partis en 3 semaines ! Il y a de la place à Dunkerque pour un tourisme haut de gamme.

Y a t-il un « après Nolan » ?

L'effet Nolan peut être pérenne. Le cinéma est une source de diversification. Il y a ici énormément de lieux insolites, des paysages, des ambiances extraordinaires, une lumière exceptionnelle. On a créé une petite équipe à la ville, pour faciliter l'accueil...Nolana bloqué la ville pendant un mois mais les gens étaient contents. Essayez de trouver ça à Cannes ! Au départ, il n'était pas forcément décidé à tourner ici, il y avait des sites en Normandie, en Belgique, aux Pays-Bas...On a joué la concurrence, on a gagné.

On cherchait à réhabiliter l'opération Dynamo, car il y a un problème en France avec 1940, Vichy a laissé des traces. Pas dans les pays anglo-saxons. Cela nous donne un levier inespéré, car notre cible touristique n'était pas internationale mais plutôt lilloise, wallonne ou flamande. Les petits Anglais vont à Ypres dans le cadre de leur scolarité. On travaille avec l'ambassadeur de France en Grande-Bretagne pour qu'ils puissent faire aussi un crochet à Dunkerque.

Tout ceci a-t-il déjà un effet positif sur l'emploi ?


Oui ! On compte 800 emplois nets de plus par rapport à 2014, j'évalue à 180 emplois la seule dimension touristique.

Ciblez-vous aussi le tertiaire supérieur ?


Nous portons l'idée d'un pôle tertiaire par la reconquête des friches derrière la gare, qu'on voudrait traversante, pour sortir par l'arrière vers un pôle positionné sur le back office de la métropole lilloise, des structures qui ont besoin d'une proximité avec l'industrie. C'est pourquoi je demande en même temps une augmentation du cadencement des TER-GV avec Lille, ce qu'a priori je vais obtenir, la Région me l'a confirmé. La gare de Dunkerque, à 30 minutes du centre de Lille, devient un élément de l'ensemble tertiaire métropolitain.

*Grhyd : gestion des réseaux par l'injection d'hydrogène pour décarboner les énergies

 Patrice Vergriete en quelques dates

50 ans, natif de Dunkerque Polytechnicien et ingénieur Ponts et chaussées

2000 - 2008:

directeur général de l’agence d’urbanisme de Dunkerque

2001-2013:

Adjoint à la municipalité de Dunkerque

2014: Elu maire de Dunkerque, Président de la Communauté urbaine de Dunkerque et Président du Pôle métropolitain Côte d’Opale

 

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