Restructurations, fermetures... L'inquiétante inflation des défaillances

Afibel, les transports Ziegler, Maison Roches, Nacon, Arc, Chateau Blanc, IDKids, Movitex, les boîtes aux lettres Decayeux, Pocheco, Marron TP... Le tissu économique régional souffre fort en ce début d’année. Petit survol de ces craquements dans la réindustrialisation régionale.

Publié le 01/04/2026 par Olivier Ducuing / Lecture libre / Temps estimé: 6 minutes

Les tribunaux de commerce connaissent un niveau de défaillances pas forcément en explosion, mais les dossiers touchent cette fois beaucoup d’entreprises de taille importante, avec de gros volumes d’emplois concernés.

« Depuis la fin de l’an dernier, nous avons de gros signaux d’alerte de toutes nos équipes », confirme Perrine Mohr, secrétaire générale de la CFDT dans la région. Parfois, de belles entreprises ne trouvent pas de repreneur et doivent mettre la clé sous la porte. Il arrive aussi que des entreprises ferment sans passer par la case procédure collective, comme Exide à Lille ou l’équipementier automobile Sogefi à Douai, le marché n’étant plus suffisant pour assurer la viabilité des sites. Il faut aussi considérer l’écosystème des entreprises en procédure collective : ce sont autant d’abandons de créances et d’impayés qui viennent fragiliser des sous-traitants ou prestataires, alors même que la nouvelle crise venue d’Iran vient tamponner notre économie. Enfin, n’oublions pas les projets d’implantation qui ne se concrétisent pas ou sont repoussés sine die.

Questions à Gérard Méauxsoone, président du tribunal de commerce de Lille Métropole.

On voit se multiplier des défaillances de grandes entreprises depuis fin 2025, comment interpréter cela ?

On voit des dossiers en prévention qui arrivent en procédure collective comme Arc France ou IdKids. C’est lié à des problèmes de consommation, avec des chiffres d’affaires qui ne sont pas au rendez-vous, c’est aussi lié à l’incertitude politique et géopolitique qui est préjudiciable aux affaires. La hausse des prix de l’énergie n’arrange rien. Mais d’autres dossiers arrivent pour des raisons différentes comme Nacon du fait du défaut des banques en dépit des accords annoncés, parce qu’elle annonçait des résultats moins bons que prévus, peu après les résultats médiocres annoncés par Ubisoft. Pocheco s’est trouvé sans solution du fait d’un fournisseur qui ne livrait plus, ne permettant plus de maintenir l’activité. Chateau Blanc, c’est un problème structurel de taille insuffisante et de défaut de rentabilité.

Faut-il s’attendre encore à de grosses déconvenues ?

J’ai encore des dossiers en prévention, et ce ne sont pas forcément des Tpe ou des Pme... Certains secteurs économiques sont compliqués comme l’automobile et les sous-traitants. On a un début d’année très lourd, très préoccupant. Les banques sont sur le frein de manière générale, ce qui ne veut pas dire que sur les gros dossiers elles ne font pas les efforts, elles les font. Evidemment, quand on arrive à des situations trop dégradées, elles deviennent de plus en plus difficiles à convaincre.

Ce niveau de défaillances est-il inédit ? Qu’en est-il chez vos collègues des autres tribunaux de commerce ?

Cette situation est historique. Même au-delà de la crise de 2008, où les dif- ficultés s’accumulaient dans les entreprises. Avoir des dossiers à ce niveau sur les 2 à 3 premiers mois de l’année, on n’a jamais vu ça, ce que me confirment les mandataires judiciaires. J’espère que cette concentration ne va pas durer. Nous échangeons bien sûr entre tribunaux de commerce. La situation n’est pas meilleure ailleurs. Mais il est vrai qu’à Lille on a cette intensité de défaillances d’entreprises significatives arrivées dans un même espace de temps restreint. Les pouvoirs publics et les collectivités ont bien pris conscience de la situation. Mais quant à leur capacité à pouvoir soutenir les dossiers, je suis plus réservé. Recueilli par O.D.

TEMOIGNAGE

La compétitivité industrielle à l’épreuve

Un grand dirigeant de la région qui souhaite rester anonyme nous a fait part de réflexions partagées avec d’autres capitaines d’industrie sur la désindustrialisation.

« Le sujet de compétitivité industrielle est cardinal pour l’avenir de l’Europe et de la France en particulier compte tenu de l’écart qui se creuse avec le reste du monde. Les raisons, multi factorielles, sont amplifiées en France par une fiscalité confiscatoire pour les entreprises, un coût du travail qui supporte à lui seul la quasi-totalité de la ‘protection’ sociale (sans compter l’endettement de 300 milliards supplémentaires nécessaires chaque année pour combler le déficit du pseudo modèle social) et une réglementation qui ne cesse de se complexifier.

L’Europe et la France en particulier ne peuvent plus être le supermarché du monde. Il faut mettre la politique de l’offre au cœur du projet économique européen et français. Et donc changer de logiciel qui tourne en boucle depuis 50 ans qui a consisté à préférer importer, par facilité et renoncement, des produits à bas coûts environnementaux et sociaux. On en connaît aujourd’hui le bilan catastrophique pour notre pays en 5D: dépenses publiques, déficit, dette, désindustrialisation, déclassement. A substituer au plus vite par 5E: Economie (discipline budgétaire), Equilibre(déficits maîtrisés), Enrichissement (investissement productif), EUvestissement (investissements coordonnés à l’échelle européenne) et Enchantement (redonner confiance à l’échelle européenne).

Bref il y a vraiment nécessité de reprendre le contrôle de notre avenir,
de nos souverainetés. Stopper cette fuite en avant mortifère pour notre pays et arrêter le train fou de l’endettement qui sera le catalyseur d’une explosion sociale à venir. »

Boulangerie : Château Blanc en redressement

La filiale industrielle du groupe familial Holder espère un repreneur pour son usine principale, et vise un plan de continuation pour ses deux unités de la Madeleine et Tilloy-lès-Mofflaines. 400 emplois en jeu.

Saisi par le groupe Holder, le tribunal de commerce de Lille Métropole a prononcé le redressement judiciaire de Château Blanc, le 9 mars dernier. Holder, connu du grand public pour son enseigne Paul et ses 870 boutiques, compte aussi une division industrielle, réunie dans la société Château Blanc, spécialisée en boulangerie et pâtisserie industrielle. Elle compte trois sites : outre le navire amiral de Marcq-en-Barœul, elle est présente à la Madeleine et à Tilloy-lès-Mofflaines dans le Pas-de-Calais. Soit 400 salariés pour un chiffre d’affaires de près de 90 M€ l’an dernier. Un ensemble plombé par des pertes récurrentes (encore 7,5 M€ d’Ebitda négatif en 2025).

Le groupe explique que les difficultés de l’usine sont récurrentes, notamment du fait de la flambée des prix des matières premières et de l’énergie, qu’elle ne pouvait pas répercuter suffisamment sur les prix. L’usine s’étend sur 16 000 m2 de production plus 10 000 m2 de logistique. Elle produit 160 références de produits à travers ses 8 lignes de fabrication, parmi lesquelles deux lignes de macarons automatisées, une ligne semi-manuelle de conditionnement de macarons, ou encore une ligne de viennoiserie capable de produire 38 000 croissants et 37 000 pains au chocolat à l’heure, du pétrissage à la cuisson en passant par la surgélation, ainsi qu’une ligne de petits pains précuits surgelés. Mais l’outil est extrêmement surcapacitaire, puisqu’il est utilisé à 37% seulement, reconnaît la direction.

« Dans un secteur dominé par de grands acteurs concentrant toujours plus de volumes, avec une pression toujours plus forte sur les prix, l’usine peine à rester compétitive et est confrontée à des pertes de volume », indique le groupe.

Ce dernier explique viser une solution industrielle pérenne pour le site marcquois avec l’appui du tribunal, et être déjà « en discussions avec des acteurs du secteur qui ont fait part de leur intérêt pour le site ». Son objectif affiché est de céder l’usine en permettant de sauvegarder le maximum d’emplois. Dans le même temps, le groupe compte proposer un plan de continuation qui permettrait de préserver intégralement les sites et les équipes de Tilloy-lès-Mofflaines et de la Madeleine, qui approvisionnent le réseau Paul.