Conférence des villes portuaires : "Le commerce mondial ne va pas s'arrêter demain!"

Dunkerque accueillera du 3 au 6 novembre la Conférence mondiale des Villes Portuaires, succédant ainsi à New York. En préalable à ces rencontres de haut niveau, Eco121 a interrogé Maurice Georges, président du directoire du Grand Port Maritime de Dunkerque, et Bruno Delsalle, directeur général de l'AIVP.

Publié le 15/10/2026 par Olivier Ducuing / Lecture libre / Temps estimé: 6 minutes

Quels sont les enjeux qui sous-tendent cette rencontre internationale?

Bruno Delsalle. On a choisi comme fil rouge la notion de partage, des connaissances, des enjeux du foncier, des responsabilités, de la vision. On est vraiment sur le faire ensemble. Le monde est à un point de bascule, beaucoup plus difficile à lire, fluctuant, où tout acteur économique peut se trouver en position de subir. Beaucoup de chemins s'ouvrent aussi. Donc, il y a des des choix à opérer, des bouleversements de lignes maritimes, la géopolitique mondiale fait qu'il faut s'adapter.

Précisément, la mondialisation des échanges montre de gros signes de tension. Y a-t-il une inquiétude existentielle du côté des acteurs portuaires?

BD. Le monde se réorganise. Certes, des lignes maritimes se réorganisent, des escales acquises peuvent très vite changer de destination, des armateurs sont confrontés à cette instabilité du monde et vont devoir réfléchir à privilégier des routes sûres, avec différents scénarios pour aller d'un point A à un point B, qu'ils vont activer en fonction de la géopolitique mondiale. Certaines villes portuaires peuvent se retrouver soudainement rapprochées de la route majeure, d'autres en être éloignées. Les territoires doivent se préparer à ces fluctuations. Mais le port restera toujours le point focal d'interface entre la terre et la mer. Le commerce mondial ne va pas s'arrêter demain.

Cette conférence mondiale se tient à Dunkerque, c'est une forme de reconnaissance du rôle de laboratoire que vous jouez dans la décarbonation et le lien avec le territoire?

Maurice Georges. Dunkerque est un laboratoire depuis assez longtemps. On fête les 60 ans du port cette année, c'était une grande phase de reconstruction de la France. On a déjà été le laboratoire d'une vision plus large concertée entre la France, l'Etat, et le territoire. C'est aussi l'époque de la création de la Communauté urbaine de Dunkerque, du Grand Port Maritime, d'investissements majeurs dans l'industrie sidérurgique bord à quai, l'extension du port avec l'achat de milliers d'hectares. C'est aussi en 1972 la création de la première agence d'urbanisme de France. Vous le voyez, il y a ici une vraie tradition de laboratoire, de développement conjoint. Aujourd'hui, on vit une phase très active de développement orientée vers la décarbonation, mais il y a aussi une vraie demande de la part des citoyens d'une meilleure prise en compte des usages, afin que le développement soit harmonieux. Ils ne se contentent plus de l'idée que les conséquences du développement industriel sont un mal nécessaire.

Vous voulez parler d'acceptabilitépar rapport à cette concentration phénoménale d'investissements ?

MG. Cela va au-delà de l'acceptabilité, qui est un terme dépassé. La question, c'est l'attractivité bien comprise: Le citoyen qui comprend la nécessité l'activité économique qui crée de la richesse, et de l'autre le monde économique pour qui l'attractivité citoyenne est nécessaire pour les enjeux du bien vivre ensemble, du logement, du cadre de vie, de l'emploi. Le sujet c'est l'attractivité conjointe. A Dunkerque, on a vécu ces 20 dernières années une reconfiguration du centre ville avec la fin des chantiers navals dans les années 90 et la transformation du port à 17 kilomètres de là, où le territoire était agricole. L'accélération du développement portuaire change profondément le cadre de vie. Il faut donc que ce soient deux mondes perméables.

Bruno Delsalle. Je vais reprendre les mots du chercheurs Olivier Hamant: il ne s'agit plus de parler de projet acceptable, mais de «projet accueilli», attendu par le plus grand nombre, co-réfléchi, coconstruit avec des démarches collectives. C'est ce qui fera la robustesse du projet, bien plus que la seule acceptabilité.

Cette dimension passe donc par une gouvernance partagée...

MG. Exactement. Dans les grandes villes portuaires, il faut conjuguer une bonne représentation des autorités urbaines et régionales, du tissu économique, de l'Etat, des représentants des personnels. portuaires, des acteurs économiques et de l'Etat, car il y a toujours beaucoup de régalien dans les ports. Si dans les instances du plus haut niveau de gouvernance, on fait attention à ce que les stratégies de long terme soient définies de façon concertée, après la mise en œuvre des zones d'aménagement portuaire, logistique, touristique, répondra bien et ça se retrouvera en terme d'attractivité du côté des citoyens comme des des entreprises.

L'histoire des relations entre ports et collectivités a pu être conflictuelle historiquement. Aujourd'hui ce binôme fonctionne-t-il bien?

MG. Très souvent, les enjeux dépassent l'échelon de la ville. Le port irrigue tout un territoire, un hinterland, parfois très lointain. A Dunkerque, nous sommes au cœur des échanges du Nord de l'Europe. ll est important de ne pas avoir une vision réductrice. Villes et autorités portuaires travaillent à quelque chose de plus large d'un développement à l'échelle d'un territoire, d'une région, d'une nation. L'AIVP était à New York la dernière fois, ce n'est pas la même échelle, mais ce sont les mêmes enjeux.

BD. Les choses ont bien évolué depuis 35 ans. Les conflits à l'interface ville-port étaient autrefois très localisés. Aujourd'hui, définir un territoire Ville-Port est devenu beaucoup plus complexe. C'est aussi des fuseaux de transport vers l'intérieur, des ports secs du travail en collaboration avec d'autres modes de transport etc. La notion d'hinterland est beaucoup plus fluctuante et difficile à définir, mais la réflexion doit être à ce niveau là. Preuve en est qu'aujourd'hui la coopération interportuaire et inter villes portuaires est devenue un gros sujet, regardez les annonces de la semaine dernière entre tous les ports des régions Flandre des Pays-Bas et de Belgique, qui renforcent leur coopération sur des sujets d'intérêt national ou européen. Quand la France décide de créer Haropa et renforcer la coopération entre ses trois plateformes portuaires le long de la Seine, c'est la même logique. On s'appelle encore Villes Ports mais on pourrait presque reconsidérer le nom de l'association.

MG. Sur le littoral Côte d'Opale, nous avons trois grands ports, Dunkerque, Calais et Boulogne. Le développement conjoint s'opère aussi au sein du Pôle Métropolitain de la Côte d'Opale présidé par Patrice Vergriete. Ce qui montre bien que les enjeux sont au-delà du cadre de la ville portuaire.

Pour terminer, une question de long voire très long terme. Une table ronde de votre Conférence mondiale se penche sur les enjeux à horizon 2050. Quels en seraient les axes centraux?

BD. On s'est fixé pour horizon de réécrire un document cadre pour nos adhérents avec pour objectif de le présenter à la la conférence des Nations unies pour les océans au printemps 2028 en Corée. Dunkerque est le début de cette réflxion, de se tourner vers plus loin que 2030 avec énormément de questions apparues ces 10 dernières années.

MG. Je ne vais pas dire que 2050, c'est du court terme, mais quand même... Les enjeux d'adaptation au changement climatique, c'est au moins 2100. Quand on fait des grands développements industriels et d'infrastructures, ce sont des contrats de long terme à 60-70 ans, à l'exemple des futurs EPR2. Je vois plus 2050 comme un point d'étape, avec ce qu'on sait de la criticité sur l'adaptation au changement climatique, ou d'effectivité des politique du zéro carbone à cette échéance là. Recueilli par Olivier Ducuing