Pénurie de main d'œuvre : comment résoudre la quadrature du cercle

Certes le chômage recule dans les Hauts-de-France comme dans le reste du pays. Mais à pas comptés. Encore 583 000 personnes sont sans emploi, soit 10,8% de la population active. Or les entreprises affichent les pires difficultés à recruter, au point de freiner leur développement, voire de refuser des commandes. Ce paradoxe souligne les rigidités du marché du travail à la française. Comment trouver la pierre philosophale pour recruter dans ce contexte hypertendu ? Eco121 a recensé pour vous 10 solutions, entre féminisation, école interne, marque employeur... et Système D. Tour d'horizon.

"Urgent. Région en chômage massif recherche développeurs informatiques, bouchers, agents d'entretien, aides à domicile, chauffeurs routiers, serveurs, aide-soignants, entre autres ! A pourvoir de suite !" La Région Hauts-de-France pourrait publier une telle petite annonce. Car les problèmes de recrutement sont devenus la première difficulté des entreprises, entravant leur développement, les empêchant d'honorer des commandes ou de prendre des marchés. Pas moins de 203 000 projets de recrutement ont été enregistrés cette année (+18%) par Pôle Emploi, avec des difficultés de recrutement pour la moitié d'entre eux. Un vrai paradoxe dans une région dont 10,8% de la population active est sans emploi. Certes, ce chiffre est bien meilleur qu'il y a quelques années. Mais il reste énorme : près de 600 000 personnes concernées en Hauts-de-France.

La région affiche, depuis des décennies, un taux de chômage nettement supérieur à la moyenne française. Il est encore 2 points au-dessus, et bien davantage dans certaines poches : Calaisis, Hainaut, Sambre-Avesnois, bassin de Lens, Soissons...

Le sujet est suraigu chez les cadres, dont le taux de chômage est sous les 4%. Mais il l'est aussi sur des métiers dont les filières de formation ne produisent pas assez : 10 000 développeurs informatiques formés chaque année en France quand le marché en abosrberait ... 80 000! Serveurs de café ou de restaurant, chaudronniers, chauffeurs routiers, certains métiers sont en tension critique malgrè le net ralentissement de la croissance. « Je n'ai jamais vu une telle crise depuis 15 ans que je suis dans les RH », confirme Antoine Perruchot, CEO du groupe de RH Batka. Le gouvernement s'est emparé de la question en engageant une réforme nationale de l'assurance chômage. 

Mais pour les entreprises, le besoin de recrutement est immédiat. Comment faire ? Eco121 a recsé 10 solutions pour réussir à recruter. Depuis la création de sa propre école interne à la marque employeur, les jobs datings décalés, la féminisation du recrutement, la remise à l'emploi des allocataires du RSA, les plateformes pour l'emploi...

1/ Partager ses salariés

Environ 1900 équivalent temps plein sont officiellement salariés d'Alliance Emplois, le plus gros groupement d'employeurs de France. Mais ils travaillent dans les différentes entreprises adhérentes du dispositif. La structure, née sur le campus patronal d'Entreprises & Cités, s'est surtout spécialisé dans l'industrie, notamment automobile, adepte de cette formule souple. C'est aussi un moyen de tester des collaborateurs. « Environ 15% de nos salariés finissent embauchés dans l'entreprise », précise Mehdi Ikaddaren, à la communication du groupement nordiste. RESO est un autre groupement d'employeurs national, spécialisé dans l'hôtellerie, la restauration et le tourisme, décliné régionalement. Courant juillet, il proposait 44 places dans le Nord. Et il y a aussi le cas par cas, telle l'entreprise de boucherie Bigard, qui a pu s'accorder avec la laiterie voisine Lactinov, à Abbeville, pour partager une quinzaine de salariés ces derniers mois.

2/ Monter des jobs dating décalés

Un bar, un opéra, un aquarium voire un stade de foot... Les employeurs n'hésitent plus à casser les codes pour leur processus de recrutement. En région, le Crédit Agricole Nord de France s’est associé avec la plateforme parisienne pour l’emploi Wizbii pour organiser ses jobs dating au musée ou à l'opéra. De son côté, Pôle Emploi a noué depuis plus d’un an des conventions avec la ligue d’athlétisme ou encore le MusVerre pour rapprocher chômeurs et recruteurs autour d'ateliers culturels ou d’épreuves sportives dans des «jobs dating sport». “Les employeurs posent un autre regard sur les demandeurs d'emploi. ces initiatives donnent un visage plus humain à l’embauche”, estime la directrice régionale de Pôle Emploi Nadine Crinier. D'autres misent sur l'expérimentation : en février, la filière logistique et transport a investi le siège de Région pour rencontrer les demandeurs d’emplois. Qui ont pu tester la conduite d'un poids lourd sur simulateur.

3/ Fonder son école interne

Impossible de recruter par les voies classiques ? Certaines entreprises ont choisi de former elles-mêmes leurs futurs collaborateurs au sein de leur propre école. A la recherche, en vain, de techniciens, de carrossiers et de vendeurs, le groupe automobile Lempereur a ouvert les portes de son école il y a tout juste un an (photo). Les 32 recrues de cette première promo pourront prétendre, s'ils décrochent leur diplôme, à un CDI en fin de parcours. De son côté, le transporteur et logisticien Log's - qui prévoit 1500 recrutements d'ici 2022 - s'est rapproché du dispositif régional Proch'emploi pour créer sa Log'School. Les 19 premiers élèves ont tous signé un CDI à l'issue de 400 heures de formation. Même des entreprises moins importantes, comme Creatique (Douvrin, 100 personnes), ont mis en place leur centre de formation, avec ses propres machines-outils, ouverte à des profils très variés, sélectionnés sur 4 critères. « On a fait en sorte que le diplôme soit certifié CQPM (certificat de Qualification Paritaire de la Métallurgie) » se félicite son dirigeant François Salamone.

4/ Jouer l'écosystème

L'union fait la force. C'est le principe retenu par le technopole de Valenciennes Transalley, dédié à la mobilité innovante. Encore émergente il y a quatre ans, la structure se dote alors d'un service emploi, associant Pôle Emploi et l'APEC, avec des animations d'atelier et des permanences régulières. Un dispositif qui devient précieux avec la montée en puissance de Transalley : en 2018, 30 entreprises ont ainsi pourvu 154 emplois par ce canal commun. Encore plus demain sachant que Transalley vise les 6000 emplois à terme. Dans un autre registre, les acteurs du transport- logistique, secteur en pleine expansion notamment autour de Dourges, Arras et Douai, organisent depuis 7 ans un grand ren- dez-vous annuel de l'emploi, sous la houlette du pôle d'excellence régional Euralogistic. Résultat en avril 2019 de ce 7e “Log & play” : 2100 offres d'emplois proposés à quelque 3000 candidats par l'écosystème, entre les plus grands noms (Décathlon, Amazon, ...) et des acteurs plus locaux (transports Depaeuw par exemple). 

5/ Féminiser ses recrutements

L'industrie, le numérique ou les filières scientifiques n'attirent que très peu de femmes. La faute au poids lourd des stéréotypes, sans doute. En région, elles ne sont que 26 % dans le secteur du numérique, par exemple. Pour changer la donne, certaines entreprises tentent de séduire la gent féminine dès le collège. IBM s'associe depuis quatre ans avec le Corif* pour organiser l'événement Numériqu'elles à Lille et Amiens qui promeut les études et les métiers du numérique et de l'informatique. L’industrie joue aussi la carte de la séduction. A l'issue d'un challenge, la multinationale américaine Procter & Gamble a récompensé 12 jeunes filles picardes de filière professionnelle et technologique. A la clé : une rencontre avec les collaboratrices du groupe à Amiens et l'opportunité d'une alternance. Pour le président de l'ARIA Luc Messien, "c'est une chance d'avoir des femmes dans l'industrie. elles sont consciencieuses, plus sensibles lors des contrôles et plus stables. on les valorise toujours lors de nos événements pour les inciter à nous rejoindre".

6/ Utiliser les plateformes et outils innovants

Les collectivités, les acteurs de l'emploi, l'Etat, multiplient les dispositifs de tous ordres autour de l'emploi. De quoi y perdre son latin? Peut-être mais cela vaut le coup de s'y pencher. Le Département du Nord a déployé sur son territoire 8 plateformes et 7 maisons de l'emploi et de l'insertion professionnelle, qui offrent une ingénierie pour mieux comprendre le besoin de recrutement et organiser du sourcing, quitte à mettree en oeuvre des modules de mise à niveau avec des partenaires. Objectif :  remettre à l'emploi le plus vite possible les allocataires du RSA, en lien étroit avec le monde économique.

Proch'Emploi (lire ci-dessous) joue un rôle similaire à l'échelon régional. On citera aussi des dispositifs comme Talents Séniors, associant l'APEC Hauts- de-France et le Conseil régional, avec quelques entreprises mécènes : une soixantaine de cadres dirigeants vont accompagner des « filleuls » séniors, chômeurs longue durée, vers l'emploi. Autre exemple récent : les emplois francs, qui permettent aux entreprises de bénéficier d'une aide de 15 000 € pour trois ans pour l'embauche de personnes habitant les quartiers en politique de la ville. 

> A lire aussi : Philippe Lamblin "Plus il y aura de proximité, plus ça marchera"

7/ Et Proch'Emploi ?

Arrivé aux affaires en 2016, Xavier Bertrand a marqué l'engagement de l'exécutif pour l'économie et l'emploi en créant immédiatement la plateforme Proch'Emploi. Le but : faire le lien entre les demandeurs d'emploi et les entreprises en difficulté de recrutement ; trois ans et demi plus tard, où en est-on? La région a installé 21 bureaux sur tout le territoire, qui seront rejoints par deux au- tres en fin d'année. Chacun d'entre eux prospecte les Pme et tpe du bassin d'emploi (à l'exception des grands groupes). « On va aller chercher les offres cachées, on est facilitateurs », décrypte Ellen van des Broek, directrice depuis l'origine, qui souligne la bonne articulation de Proch'Emploi avec les acteurs classiques que sont Pôle Emploi, les missions locales ou encore les PLIE. « Nous ne faisons que la mise en relation ». La gouvernance de ces dispositifs de proximité est ouverte à l'entreprise, un ou deux dirigeants étant co-présidents, au côté d'un élu local au développement économique et d'un élu du conseil régional. La structure a pu détecter 19 000 emplois depuis le début, et trouver des solutions pour plus de 13 000 personnes. Comme les blocages à l'emploi sont parfois liés à des questions annexes, comme une mobilité compliquée, l'absence de solution pour garder ses enfants, par exemple, la région a aussi déployé d'autres mesures d'accompagnement. Ainsi peut-elle prêter des véhicules (issus de son parc interne ou de partenariats, notamment avec toyota), pour une durée de 2 mois, à raison de 2 € par jour. 356 prêts de véhicules ont pu être mis en œuvre.

8/ Choyer sa marque employeur

« Travailler la marque employeur est un énorme enjeu. chaque entreprise doit avoir un projet, être porteuse de sens », martèle Antoine Perruchot, dirigeant du groupe RH Batka. Les employés attendent aujourd'hui plus qu'un salaire. Certaines entreprises nordistes se sont fait les championnes des « best places to work », à l'instar des Décathlon, Norauto, Leroy Merlin, Electro Dépôt, Cofidis ou encore l'éditeur de logiciels Isagri, à Beauvais. Comment être attractif quand on n'a pas leur puissance de feu ? Certains utilisent largement les réseaux sociaux (mais gare au « bad buzz » d'une communication ratée), beaucoup n'hésitent pas à faire appel à la presse pour conjuguer habilement une communication sur leur développement et sur leur besoin de recrutement. Ainsi le leader de la vente de lingerie à domicile Charlott' organisait-il le 4 juillet à la Chapelle d'Armentières une rencontre recrutement avec défilé de mode et atelier à l'appui, en mettant en avant la souplesse du statut de vendeur à domicile indépendant (VDI) pour espérer attirer 150 vendeuses. Quelques jours avant, c'est le groupe textile VDS (linge de maison), à Nieppe, qui communiquait autour de sa croissance et des 18 offres d'emplois ou de stage à pourvoir.

9/ Recourez à la cooptation 

Pourquoi ne pas confier le recrutement à vos propres salariés ? Ce système fut très utilisé autrefois dans des groupes comme Arc International où il n'était pas rare de faire entrer la famille. ”C’est 40 à 60% de notre sourcing !”, nous explique Thomas Deguilhem (photo), directeur régional de la société d’ingénierie industrielle Expleo (185 salariés à Dunkerque et valenciennes). Expleo, qui a déjà recruté 40 personnes au premier semestre en région, en recherche encore autant. Fin 2018, Spie Batignolles, spécialiste du bâtiment, des infrastructures et des services, ouvrait une plateforme de cooptation, Coopt'on, en partenariat avec Keycoopt. “Le concept est que les collaborateurs sont les meilleurs ambassadeurs de l'entreprise et de ses métiers”. Dans l’univers agricole, la coopérative L.A. Linière (Bourbourg), en manque d’attractivité pour les métiers industriels, n’hésite plus à solliciter ses salariés. Elle vient d'intégrer au teillage le petit-fils d'une de ses ouvrières, qui a eu les honneurs de France 2 cet été.

 

10/ Le système D

Nombre d'entreprises recourent aux moyens du bord pour chercher des talents. Ici, un couvreur de Linselles qui utilise son véhicule professionnel comme outil de recrutement. Le centre commercial Euralille diffuse sur une borne d'emploi, installée à l'entrée, les offres d'emploi de la galerie et les opportunités sur la zone de chalandise. Ailleurs, des entreprises déploient de grandes banderoles le long de l'A 25 pour recruter des chaudronniers ou des soudeurs ; tandis que des entreprises de transport font circuler leurs offres d'embauche à l'arrière de leurs camions.

Julie Kiavué et Olivier Ducuing

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