Le capital-investissement régional passe à l'offensive

L'ensemble des acteurs s'est réuni en décembre 2019 à Entreprises & Cités. Le secteur n'a jamais été autant représenté. Crédit : Sébastien Jarry L'ensemble des acteurs s'est réuni en décembre 2019 à Entreprises & Cités. Le secteur n'a jamais été autant représenté. Crédit : Sébastien Jarry

L'argent coule à flots sur nos pépites régionales. 393 M€ injectés dans 123 entreprises des Hauts-de-France en 2018, des augmentations de capital à plusieurs dizaines de millions d'euros parfois, des levées de capitaux devenues presque banales chez les jeunes pousses et l’émergence de nouveaux acteurs et de nouveaux fonds. Avec en toile de fond, des acquisitions, de l'innovation et de l'offensive à l'international.

2500 emplois créés en une seule année. Un chiffre d'affaires de 12,7 milliards d'euros, en hausse de 4,4% : telle est la performance remarquable des 510 entreprises régionales accompagnées par le capital-investissement dans les Hauts-de-France, selon les statistiques de France Invest. « Globalement, les entreprises accompagnées grandissent plus vite et créent plus d'emplois que les autres. Nous créons de la valeur par la croissance des sociétés que nous accompagnons », souligne Christophe Deldycke, président de Turenne Capital et de Nord Capital Partenaires, en charge de la commission action régionale de France Invest. Cela tombe bien, le nombre de sociétés ouvrant leur capital au « private equity » ne cesse de s'accroître : après un point bas en 2014, à hauteur de 69 entreprises accompagnées, le rythme n'a cessé de monter pour atteindre 123 entreprises en 2018. Longtemps pointées pour leur sous-capitalisation chronique, nos entreprises rattrapent leur retard. Après avoir connu une offre limitée à quelques acteurs, parmi lesquels des pionniers comme l'IRD, Finorpa, et pour le sud de la région Picardie Investissement, les chefs d'entreprise des Hauts-de-France ont vu fleurir les nouveaux opérateurs et les nouveaux outils, parfois puissants. A commencer par Nord Capital Partenaires, filiale de Turenne, qui gère le portefeuille de private equity du Crédit Agricole Nord de France, soit plus de 220 M€ d'actifs en région, dont l'ancien Participex mais aussi le nouveau fonds dédié à la troisième révolution industrielle, Cap3RI, lancé par la Région il y a cinq ans, avec la BEI et la banque verte. Rejoint depuis par Groupama Nord Est, ce fonds unique en France a déjà mobilisé 70% de ses ressources. Très sollicité au-delà des frontières régionales, l'outil suscite une réflexion pour essaimer. « Nous sommes approchés par des entreprises au-delà des Hauts-de-France, il y a là un potentiel important », observe Guillaume Thomé, chargé d'investissement chez Cap3RI.

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Picardie Investissement, le retour

Autre illustration du bouillonnement du secteur, la naissance en 2016 d'Invest Grand Hainaut, fonds né d'une association entre la SA HLM GHI et la Caisse d'Epargne Hauts de France, rejointe par des souscripteurs privés pour un total de 12 M€. Piloté par la société de gestion Re-Sources, l'outil a déjà sept participations au compteur dont la dernière chez Piazza Solutions, à Denain. « Sur les très gros dossiers, il y a de gros fonds qui interviennent. Nous, nous sommes sur de la Pme qu'on peut élever vers le statut d'ETI », décode Marc-André Régent, directeur du conseil en investissements en private equity à l'Ecureuil, qui revendique une « finance incarnée ».

De nouveaux acteurs nationaux ont également pris pied en région. Après le lyonnais Siparex, ou Cap Horn invest, Capital Croissance vient d'ouvrir une antenne qui vise 2 à 3 opérations par an sur le Grand Nord, sur des tickets importants (5 à 50 M€), tout comme le fonds normand NCI, qui vient d'investir chez Forestia. En 2020, c'est un acteur pré-existant qui va s'inviter dans l'ancien Nord-Pas-de-Calais. Les fiançailles ayant été rompues entre Finorpa et Picardie Investissement, qu'espérait rapprocher la Région, celle-ci ne compte plus se limiter territorialement. « Comme nous étions en procédure de fiançailles, nous ne voulions pas nous faire concurrence. Le dossier fusion étant refermé, on retrouve notre liberté d'investir au-delà », annonce Eléonore Calendre, directrice de Picardie Investissement, qui imagine des premiers dossiers en terre nordiste dès 2020. L'enjeu n'est pas neutre avec un outil qui compte une cinquantaine de lignes en portefeuille, dont le ticket peut monter jusqu'à 7 M€, et un encours d'actifs de quelque 100 M€. Picardie Investissement mobilise en moyenne 10 M€ par an sur 7 à 8 dossiers, avec un pic sur le dernier exercice (clos en juin) à 10 dossiers.

> A lire aussi : Enquête capital-investissement - L'interview de Philippe Traisnel

Réponse régionale jusqu'à 50 M€
 
La capacité régionale face aux besoins des entreprises s'élève donc fortement. « Les acteurs régionaux ou les nationaux en région savent faire entre 100 K€ et 50 M€. et même dans des tours de table à 50-60 M€, on peut trouver avec des acteurs locaux, mais ce sont souvent les entreprises elles-mêmes qui font leurs choix. Vade secure – qui a levé 70 M€ auprès du fonds américain General Calalyst, ndlr – aurait pu trouver en France mais ils voulaient des capitaux anglo-saxons », analyse Philippe Traisnel, président d'Ambition Capital, qui réunit tous les acteurs régionaux du capital investissement. De fait, la start up météorique Cooptalis (mobilité internationale) a pu lever une bonne partie de ses fonds en région jusqu'à présent (CM-CIC investissement, devenu Crédit Mutuel Equity, Finorpa, IRD), au côté d'Idinvest. D'autres vont quant à eux chercher des fonds spécialisés qui leur apportent de l'expertise, le réseau international ou sectoriel, et la légitimité pour appuyer leur stratégie. A l'instar d'Alzprotect, qui s'est ouvert au français Xerys, pour pousser plus loin son avancée majeure dans une approche thérapeutique contre la maladie d'Alzheimer. Ou d'Innovafeed, producteur de protéines d'insectes pour l'aquaculture, qui a accueilli le fonds souverain singapourien Temasek, au côté de Creadev, le family office Mulliez. 

L'innovation désormais bien adressée

Depuis des années, les « trous dans la raquette » régionale ont été largement comblés peu à peu. Dans l'amorçage et l'innovation avec la naissance de NFA et du FIRA Nord-Est : géré par Finovam Gestion (Finorpa et IRD), ou encore à travers les prises de participations directes de l'Université de Lille via sa fondation, créée il y a deux ans. Cette dernière a déjà investi dans quatre start up, InBrain Pharma, Par'Immune, Ztymopotic et Oncolight Medical. Eurasanté et Euratechnologies sont désormais également capables d'investir en direct, même si certains jugent compliquée la position d'être à la fois l'incubateur et le financeur. Dans le domaine du financement des ETI, réticentes à ouvrir leur capital, est apparu le fonds de prêts Humanis Croissance (IRD-Malakoff Mederic Humanis).

Finovam Gestion lance de son côté son troisième fonds dédié aux start up technologiques. Avec un objectif de 50 M€, le fonds permettrait d’élargir le périmètre géographique mais aussi de doubler le portefeuille dans les cinq ans.
Reste que sur les dossiers très techniques, certains ressentent une certaine frilosité des acteurs généralistes locaux. Tel André Tordeux, fondateur de la biotech Genoscreen (détection des multirésistances de la tuberculose aux antibiotiques), restée à un financement très limité localement alors que les perspectives de la société auraient justifié un gros coup d'accélérateur. « On est dans la vallée de la mort après l'amorçage », juge sévèrement le dirigeant. C'est pour dépasser ce type de difficultés que les acteurs locaux s'apprêtent à compléter l'arsenal financier sur l'innovation avec CapTech Santé, un fonds dédié, avec une forte expertise interne. Il devrait être le plus important du genre dans les régions françaises, et devenir un atout important pour que le seed capital (amorçage) des Hauts-de-France joue pleinement son rôle.

Reboost

La collectivité régionale pousse fortement aux solutions de financement des entreprises régionales. Xavier Bertrand signait en avril dernier un partenariat avec une filiale d'Idinvest, le fonds ISIA, dédié au financement des équipements de production (en crédit bail), pour des montants élevés. Une autre initiative devrait voir le jour au premier semestre dans l'univers du retournement, « le parent pauvre du capital investissement », admet Philippe Traisnel, président d'Ambition Capital. Le fonds Reboost, dévolu aux entreprises sujettes à un trou d'air passager, devrait ainsi être mis en route, sous la gestion de Siparex. Le capital investissement régional n'a pas fini sa mutation.

Captech Santé veut vitaminer notre filière biomédicale

Peu de régions européennes disposent encore d'un fonds d'investissement dédié à la santé. On en compte un à Londres, un en Bavière, et deux en Flandres. La région PACA a annoncé un projet en ce sens à hauteur de 30 M€. Les Hauts-de-France auront aussi le leur. Cap Tech Santé devrait avoir finalisé pour 30 à 40 M€ de souscription d'ici au printemps, dans un partenariat associant Eurasanté et Finorpa. Déjà près de 20 M€ avaient été sécurisés fin 2019 auprès d'une trentaine de souscripteurs, industriels, entrepreneurs intuitu personae, collectivités, mutuelles.

« On a fait de vrais progrès dans l'amorçage depuis dix ans dans la région, mais le besoin d'enrichir la palette avec un fonds spécialisé et du coinvestissement va permettre de porter l'amorçage de 300 à 400 K€ aujourd'hui au triple », se réjouit Etienne Vervaecke, directeur général d'Eurasanté.

Outre l'aspect financier évident, qui facilitera la fluidité vers les levées de fonds ultérieures, l'outil devrait apporter un effet collatéral attendu depuis longtemps, l'expertise. Les investisseurs de la place n'ont pas encore cette capacité interne à juger de la pertinence scientifique de certains dossiers et renâclent à les soutenir sans la présence de co-investisseur spécialisé. Pour se donner les moyens de ses ambitions, CapTech Santé a recruté une grosse pointure, un ancien de chez Roquette Ventures. Objectif annoncé par les fondateurs : 20 à 30 lignes, pour un investissement moyen de 1 à 1,5 M€. Le nouvel outil suscite toutefois un certain nombre de critiques sur la place, le principal grief portant sur la difficulté à générer une masse critique sur ce seul segment en région. L’avenir tranchera. 

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