Antonio Molina: "Innover, c'est pour tout le monde !"

Capture d’e?cran 2017-04-26 a? 14.15.36Comment va le groupe Ma?der aujourd'hui? Quelle est son actualite? ?

Le groupe est bien reparti de l'avant. Avec une re?organisation comple?te, la nomination d'un nouveau directeur ge?ne?ral, d' un conseiller spe?cial aupre?s de moi. Ma?der a deux activite?s, peinture, industrielle ou de?corative, qui petit a? petit va se modifier vers plus de valeur ajoute?e, et une activite? re?sines et composites, en croissance, sur laquelle je compte pour le de?veloppement futur du groupe. On est installe? en France, Allemagne et Suisse, en Italie, Autriche, Espagne, mais aussi en Inde et en Chine. Dans les cartons on vise le Mexique a? tre?s court terme, pour l'automobile et l'ae?ronautique (Airbus), certainement les USA et la Pologne, ou? on est en train de discuter. Et nous avons deux croissances externes en cours qui seront sans doute oriente?es vers le composite.

 

Cela va beaucoup accroi?tre votre taille ?

 

Oui. On e?tait redescendu a? 175 M€ de chiffre d'affaires. D'ici un an, on sera a? 220M€ et le but est 350 M€ a? 2020. Et c?a peut aller plus vite !

 

Vous avez les moyens de cette nouvelle phase tre?s intense ? Pourquoi cette acce?le?ration ?

 

 

On a l'assise financie?re. Je rappelle que Bpi, BNP et Naxicap sont au capital. Nous sommes de moins en moins nombreux sur le marche? avec une concentration tre?s importante. Mais quand on est tre?s grand, on n'est pas force?ment tre?s technologique. Notre force, c'est notre technologie. Nous avons des accords avec des universite?s, avec le CNRS, notamment dans les composites et spe?cialement les technologies photoniques (la re?ticulation par les effets dus a? la lumie?re). Tous les grands comme Solvay, qui sont venus nous visiter nous conside?rent a? la pointe, de tre?s loin. Le composite repre?sente de?ja? 42 M€ de notre chiffre d'affaires.

 

 

Votre secteur est encore tre?s pe?tro-source?. Comment pre?parez-vous l'avenir ?

 

L'axe de de?veloppement fondamental est celui de technologies avec des caracte?ristiques environnementales, vers une source renouvelable et une e?nergie de transformation qui ne soit plus d'origine fossile. On va aussi de plus en plus vers la commercialisation de syste?mes globaux, non plus de la peinture simple mais des pie?ces en composite peintes, avec les mate?riaux, le proce?de? et l'assistance technique. Sur le biosource?, on de?marre. En avril, Ma?der sort une premie?re peinture issue de l'amidon, totalement biosource?e, dans le domaine de la de?coration (lire aussi page 33).
Avec mes autres casquettes, notamment Ifmas (institut franc?ais des mate?riaux agro-source?s), on travaille a? de?velopper des matie?res d'origine ve?ge?tale. Mais pour re?ussir, il faut une e?quation e?co- nomique extre?mement large qui comptabilise les e?missions de CO2, l'usage des e?nergies fossiles... C'est difficile a? faire passer vis-a?-vis d'un acheteur qui ache?te les matie?res au kilo. Si on veut une e?volution de fond, cela passe par la fiscalite? lie?e a? la consommation d'e?ner- gie presque exclusivement, c'est une e?vidence.

 

 

Avec votre regard international, estimez-vous que la re?gion a de vrais atouts et une vraie attractivite? dans la troisie?me re?volution industrielle et le biosource??

 


La France est tre?s avance?e dans bon nombre de programmes scientifiques sur le sujet. Mais les fonds sont tre?s in- suffisants. Ainsi sur le biomime?tisme, qui est une voie tre?s amont pour de?ve- lopper demain du biosource? et du bimime?tique, la France ne met pas un sou. Le Ceebios (centre europe?en d'excellence en biomime?tisme) que je pre?side depuis 18 mois a? Senlis a obtenu une aide de 20 K€ du ministe?re de l'environnement, que je remercie... Mais a? co?te? de cela, l'Allemagne met 8 M€ sur un centre a? Francfort, la Suisse met 10 fois le me?me montant...Mais entre l'ide?e et la mise sur le marche?, il y a des e?tapes a? franchir. On a signe? avec la Nouvelle Aquitaine des de?veloppements sur le biomime?tisme marin, on a des liens avec Paca et l'Ile de France, on essaime l'ide?e. Mais on est tre?s peu prote?ge?s, les projets risquent de se multiplier sans coordination. Nous espe?rions la reconnaissance du statut d'institut national du biomime?tisme, avec un ro?le de hub sur tout ce qui existe en France.

 

Le sujet est-il porteur de retombe?es e?conomiques a? horizon rapide?

 

Oui ! On a inte?resse? l'association des constructeurs automobiles pour le de?veloppement de mate?riaux biomime?tiques pour l'alle?gement des ve?hicules automobiles. On a lance? une the?se chez le Pr Christian Rolando sur ce su- jet. On a monte? un dossier ANR (agence nationale de la recherche) pour passer a? la notion de mate?riaux et de lignes, mais elle a juge? que nous e?tions trop en aval. J'arrive mal a? me situer, parfois on est trop haut ou bas, par rapport a? l'ANR.L'Ifmas, de son co?te?, se situe en de?veloppement amont sur la chai?ne de va- leur. On essaie de l'orienter davantage vers l'aval, avec deux ou trois projets dans lesquels on veut montrer qu'on peut aller jusqu'a? passer le te?moin aux industriels. L'ANR et le CGI nous sou- tiennent sur cette orientation.

 

Les entreprises sont-elles conscientes du potentiel e?conomique ?

 

La majorite? des dirigeants d'entre- prises disent, oui il faut innover . Mais en me?me temps, ils disent : mais ce n'est pas pour moi! Or innover, c'est pour tout le monde ! Ce qui me parai?t im- portant est la notion de formation. A l'instar des Mines ou de Polytechnique, il faudrait cre?er des chaires d'innovation suivies de projets innovants pour former les e?tudiants mais aussi les diri- geants d'entreprise.

 

Ou? en est le po?le de compe?titivite? Matikem sur les mate?riaux et la chimie verte que vous pre?sidez depuis 3 ans ?

 

Faisons un peu de philosophie! Quand j'ai repris le fabricant de peintures Corsain a? Maroeuil, on faisait 50% de peinture de de?coration, un peu d'industrie. A l'e?poque, nous avions peu d'argent. Comment nous de?velopper ? Nous avons choisi l'innovation et les technologies, en consacrant 10% du chiffre d'affaires a? la recherche, et en ne versant pas de dividende. On s'est rendu compte que pour avoir un effet de levier, il fallait cre?er des re?seaux de recherche. On l'a fait avec le CNRS, l'universite?. Et on s'est de?veloppe? et cela a cre?e? de l'emploi. On s'est multiplie? par 20 en quelques anne?es, on a eu beaucoup de chance. Mais je prenais en charge tout le syste?me : la recherche, la preuve de concept et la mise sur le marche?. Ce raisonnement peut e?tre tenu a? un niveau macro : La recherche est un engrenage qui tournait sur lui-me?me, les industriels sont un autre engrenage qui tournait sur lui-me?me. Mais le pignon pour faire tourner les deux n'existait que tre?s peu. Les po?les de compe?titivite? ont e?te? cre?e?s pour c?a. Mais au- tant il peut y avoir de l'argent sur la recherche, autant c'est impossible sur le maillon preuve de concept. C'est un blocage total. Comment faire un premier projet ou un premier syste?me pour qu'un industriel dise : « j'y vais »? Il y a la? un chai?non manquant.

 

Comment voyez-vous ce chai?non manquant ?

 

Ce serait un fonds re?gional de prototypage, d'une quinzaine de millions d'euros, avec des syste?mes d'avance, pour mettre en œuvre cette preuve de concept. Cela permettrait de de?marrer pas mal de projets cre?ateurs d'emplois, directement lie?s a? la troisie?me re?volution industrielle, c'est notre projet Verem. Pourquoi ici ? Car la re?gion dis- pose d'un fort potentiel agricole, de deux instituts ITE (instituts pour la transition e?nerge?tique, Ifmas et Pivert, ndlr) de?die?s aux mate?riaux, elle est la premie?re re?gion automobile et ferroviaire. Et il y a des moyens de recherche e?normes, entre l'universite? de Lille et les instituts autour, Amiens, Senlis, Compie?gne... Il ne faut pas ne?gliger le fait qu'a? 15 km, de l'autre co?te? de la fron- tie?re, les preuves de concept sont finance?es a? 100% gra?ce au « plan Marshall ».

 

 

Matikem peut-il porter ce projet seul ?

 

Aujourd'hui les moyens de Matikem sont strictement insuffisants pour de?velopper un tel projet. La situation des po?les de compe?titivite? a pluto?t empire? depuis quelques anne?es, alors que la Cour des comptes dit qu'ils sont efficaces et ne cou?tent pas cher. Leur rapprochement dans des the?matiques tre?s marque?es devrait e?tre fait. Je le souhaite notamment entre l'Ifmas et Pivert, pour financer une plateforme de prototypage commune sur la catalyse.

 

Le marche? est-il la? ?

 

On partage une vision des composites ouverte aux mate?riaux et au biomime?tisme avec Alstom, Renault, Peugeot...Un des plus gros e?quipementiers franc?ais me demande de de?velopper des composites en Chine. Je dis : de?veloppons-le ici et prenons toutes les garanties de proprie?te?. Souvent des socie?te?s de?veloppent en France, la sub- vention attendue n'arrive pas, la socie?te? est rachete?e... J'ai vu c?a il y a quelques anne?es avec une socie?te? qui avait de?veloppe? un syste?me de commande nume?rique performant. La subvention est arrive?e apre?s le de?po?t de bilan, l'entre- prise a e?te? rachete?e par Bosch qui en a fait un grand succe?s commercial. Aujourd'hui, dans mes de?veloppements photoniques composites, c'est vrai- ment par civisme que je reste en Hauts- de-France. Mais aussi parce qu'il y a un ve?ritable attachement a? la notion de travail, une qualite? de l'humain tre?s forte.

 

Vous dites qu'il manque de moyens, mais il existe quand me?me le FUI (Fonds unique interministe?riel) , les PSCP (Projets de recherche et de?veloppement Structurants pour la Compe?titi- vite?), sans compter le cre?dit impo?t recherche...

 

Ce n'est pas si simple : quand vous mon- tez un FUI ou un PSPC, vous avez une partie subvention et une partie avance remboursable. Me?me si c'est vous qui e?tes porteur de la science, la partie sub- vention va au gros et l'avance remboursable au petit. Et en outre, celle-ci est conside?re?e comme une dette dans votre bilan. C'est incroyable! J'ai de?cide? d'arre?ter ce type de projets, c?a de?grade trop mon bilan. Ensuite, rappelons qu'au de?part, le FUI apportait 200 M€ par an. Aujourd'hui ce sont 85 M€ dont 75% vont aux 17 ex po?les mondiaux qui comptent syste?matiquement des grands groupes au sein desquels l'Etat est actionnaire... Cela donne une ide?e de ce qui reste aux 54 po?les restants. Le jeu est fausse?. Concernant le CIR, que je de?fends, l'impact est moins fort qu'on ne le croit : je de?pense 18 M€ annuels de recherche par an chez Ma?der mais notre CIR ne porte que sur des centaines de milliers d'euros compte tenu des crite?res.

 

Vous e?tes actif au sein du think tank la Fabrique de l'Industrie. Pensez-vous possible le retour de l'industrie dans notre pays ?

 

Pourquoi l'industrie allemande re?siste-t-elle si bien? On recommence a? penser que la cre?ation de marge brute en France est tre?s importante. En n'achetant plus en France mais en Chine, on a fait un transfert de marge brute brutale, passe?e de l'autre co?te? avec des montants faramineux. Franchement, la baisse de l'emploi en France est relativement faible par rapport a? tout ce qui est parti. En Allemagne, quand vous allez dans un magasin de bricolage outre-Rhin, tout est fabrique? dans le pays. Il y a beaucoup plus d'ETI qu'en France. Car pour cre?er une ETI, il faut 2 ou 3 ge?ne?rations. Or la transmission est sans cou?t en Allemagne, contrairement a? la France, malgre? le pacte Dutreil. Techniquement, c'est facile de se calquer sur les Allemands, avec une mesure qui ne fait que favoriser l'emploi. Mais politiquement peut-e?tre pas.

 

Ou? en est le projet de rapprochement de Matikem et d'UpTex?

 

Il faut raisonner plus largement. Il y a un domaine d'activite? strate?gique(DAS) chimie- mate?riaux recyclage inscrit dans la SRI-SI* de la re?gion. Des structures diverses et varie?es travaillent sur les mate?riaux, la fibre chez Uptex, carton bois papier verre me?tal chez Matikem, plastique chez Plastium, e?comate?riaux au CD2E. L'innovation, c'est le de?cloisonnement, il faut e?tre en capacite? de travailler de manie?re matricielle. On est beaucoup en overlap sur le terrain. Toutes les structures ont des proble?mes de fin de mois, surtout les 30 derniers jours ! En me?me temps, chacun pre?tend faire tout, il y a des effets pervers. Il faut e?tre en capacite? d'une cartographie du qui fait quoi en matie?re d'hyperspe?cialisation. Au Ceebios, on a de?couvert que 157 labos en France travail- laient sur le biomime?tisme !

 

Recueilli par Olivier Ducuing

 

 

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